18 décembre 2006

De Chrétien de Troyes à Malory : analyse d’une différence

Sir Thomas Malory, Le Morte Darthur, IV, 25 (Janet Cowen, Penguin Classics, 1986, vol. I, p. 162, d’après Caxton, 1485 = version la plus récente):
So Sir Marhaus dwelled with the earl nigh half a year, for he was sore bruised with the giant, and at the last he took his leave. And as he rode by the way, he met with Sir Gawain and Sir Uwain, and so by adventure he met with four knights of Arthur’s court, the first was Sir Sagramore le Desirous, Sir Ozana, Sir Dodinas le Savage, and Sir Felot of Listinoise; and there Sir Marhaus with one spear smote down these four knights, and hurt them sore. So he departed to meet at his day aforeset.”
« M. demeura donc près de six mois chez le comte [Fergus] car il avait été roué de coups par le géant, et il finit par prendre congé. Et alors qu’il suivait son chemin à cheval, il croisa G. et U., puis par hasard rencontra quatre chevaliers de la cour du roi Arthur […] ; et là, M. armé d’un seul épieu désarçonna ces quatre chevaliers et les battit comme plâtre. Puis il s’éloigna pour se trouver à son rendez-vous à la date fixée. »

Le passage correspondant chez Eugène Vinaver, OUP, 1971, p. 107, d’après le manuscrit de la Fellows’ Library de Winchester College (= version la plus ancienne):

So sir Marhaute dwellid with the erle nye half a yere, for he was sore brused with the gyaunte. So at the laste he toke his leve, and as he rode by the way with hys damesel he mette with sir Gawayne and wyth sir Uwayne. So by adventure he mette with four knyghtes of Arthurs courte: the fyrst was sir Sagramour le Desyrus, sir Ozanna le Cure Hardy, sir Dodynas le Saveage, and sir Felotte of Lystynoyse; and there sir Marhaute with one spere smote downe these four knyghtes and hurte them sore. And so departed to mete at his day.”

On remarque dans “with the giant” l’emploi de ‘with’ introduisant un complément d’agent ; cf. :
Chaucer, Canterbury Tales : The Knight’s Tale, v. 2018
The hunte strangled with the wilde beres
« le chasseur tué par les ours sauvages »
et Shakespeare, Measure for Measure, II, II
If so your heart were touch’d with that remorse”.


La comparaison montre l’effacement, dans la version récente, d’un épisode dont “with hys damesel” (“of thirty wyntir of age, wyth a cerclet of golde aboute her hede” : nous dirions
« trente printemps ») est la trace dans ce paragraphe.

Derrière les noms cités transparaissent : (le) Morholt, Gauvain, Yvain, Osenain le (Cœur) Hardi et Dodinials li Salvages, qui n’appellent pas d’observation particulière.
Il n’en est pas de même pour l’épithète accolée à Sagramore. “Desirous” est elliptique pour “desirous in arms” « impatient [de se battre] » : “in armes desirous” chez Chaucer (The Squire’s Tale, v. 24) et chez Malory “full desirous in arms” (IV, 4 et XIX, 13).

Peut-être à la suite d’une erreur d’interprétation de la part de l’adaptateur anglais,
Sagramore n’est pas la copie conforme
de l’original français.

Le passage le plus clair, celui où Chrétien de Troyes explique le surnom du personnage, se trouve dans Le Conte du Graal/Le Roman de Perceval, vv. 4194-4199 (Félix Lecoy) :

Ençois que li rois s’esvellast,
qui ancor gisoit an son tré,
ont li escuier ancontré
devant le pavellon le roi
Sagremor, qui par son
desroi
estoit Desreez apelez.

« Avant que le roi [Arthur] ne s’éveille — il était encore couché sous sa tente — les écuyers ont rencontré devant le pavillon du roi Sagremor, qu’en raison de ses accès de fureur on appelait le furieux. »

Les quelques remarques linguistiques qui peuvent être utiles doivent être précédées d’une analyse pertinente et fine, trouvée sous la plume de Sophie Albert, de l’Université du Mirail-Toulouse II (voir références du texte à la fin du présent billet) :

Figures de la démesure : Keu, Sagremor

Par ses propos injurieux et sa brutalité, le sénéchal manifeste une certaine démesure qui est à plusieurs reprises qualifiée de folie. Son occupation favorite consistant à ironiser sur les autres ou à les railler méchamment, le qualificatif portera sur l’organe du langage : dans Le Conte du Graal, le fou (v. 1213), puis le roi (v. 2822) accuseront « sa langue fole et vilaine ». L’expression se retrouve, par exemple, dans la bouche d’Arthur chez Gerbert de Montreuil : le roi reproche à Keu sa « fole langue » et son « desrois » (v. 1318).

Le « desrois » – emportement excessif – est habituellement associé, non pas au sénéchal, mais à Sagremor, « qui par son desroi/ Estoit Desreez apelez ». L’annominatio souligne assez l’importance et le sens du surnom, motivé par un trait de caractère du chevalier. Si le
« desrois » n’implique rien d’autre qu’une fureur désordonnée, distincte de la démence, Sagremor a néanmoins été perçu dès le XIIIe siècle comme une figure possible de la folie. Michel Pastoureau a notamment montré que ce personnage a été doté très tôt d’armoiries symbolisant le dérèglement, voire la déraison. Dès les années 1215-1220, et jusqu’au XVe siècle, il se voit attribuer un écu « gironné d’or et de sinople ». La partition gironnée, très rare dans les armoiries littéraires, ne se rencontre que sur les écus de Sagremor et de Baniers le Forcené, dont le surnom évoque clairement la folie. C’est la superposition d’une division en croix et d’une division en sautoir. L’écu est donc divisé en huit parties ; sa composition tient du divers et du bigarré, connotés péjorativement dans l’imaginaire médiéval. D’autre part, la combinaison de l’or et du sinople, entendons du jaune et du vert, se retrouve à partir du XIVe siècle sur les costumes des fous du roi et des bouffons. Les couleurs y sont disposées en losanges ou en échiquier, c’est-à-dire agencées en petites unités distinctes. Par les couleurs et la composition de ses armoiries, Sagremor se rattache par conséquent à l’imaginaire médiéval de la folie. Par son surnom, il apparaît d’emblée comme un chevalier empreint de démesure.


(N.B. — Keu, le sénéchal, s’appelle Kay chez Malory.)

Arroi (d’où l’anglais ‘array’), conroi (cf. « corroyer »), desroi : seuls diffèrent les préfixes, le simple étant hérité d’un latin populaire *rētu, introduit par les mercenaires germaniques (en l’occurrence gots) servant dans l’armée romaine, à partir d’un gotique
*rēþs « conseil ; décision ; moyen, provision » — qui s’écrit avec -þ- (U+00FE) : *rēps est erroné. Parmi les termes apparentés, on peut citer l’allemand Rat « conseil ; moyen » (se retrouve dans le prénom Raoul, de *rād-wulf-), l’anglais ready (la source en vieil-anglais, rǣde, se retrouve dans le prénom Alfred).
L’ancien-français a aussi connu la série verbale correspondante : arreer, conreer et desreer ; desreés est un participe passé adjectivé.
Le seul élément de la série encore usuel en français moderne, désarroi, est une forme négativée d’arroi, tout comme ‘disarray’ par rapport à ‘array’.

L’histoire déjà embrouillée de cette famille de mots en français est encore compliquée par une collision homonymique avec des termes issus d’un gaulois *rīca « sillon » (d’où raie), si bien qu’il y a eu deux verbes desreer. Cela peut aider à comprendre pourquoi desroi implique un écart par rapport à une norme : cette composante, essentielle au personnage de Sagremore le Desreés, n’apparaît plus chez Sagramore le Desirous.

Article cité :
Sophie Albert : « Perceval et les figures de la folie »
complément au n°9 (mai 2005)
de L’École des lettres second cycle — édition bleue
http://www.ecoledeslettres.fr/pdf/perceval.pdf



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06 décembre 2006

Chrétien de Troyes :
Une table lee d’ivoire

Voici un extrait du Conte du Graal ou Roman de Perceval, de Chrétien de Troyes, édition et traduction de Charles Méla (« Le Livre de Poche » no4525, coll. Lettres gothiques, 1990, p. 240), vv. 3192-3214 :



Et li sire as vallez commande
L’eve doner et napes traire.
Et cil lo font quo durent faire
Et qui acostumé l’avoient.
Li sire et li vallez lavoient
Lor mains d’eve chaude tempree,
Et dui vallez ont aportee
Une table lee d’ivoire.
Ensin con tesmoigne l’estoire
Qu’ele estoit tote d’une piece.
Et devant lor seignor grant piece
Et devant lo vallet tinrent
Tant que dui autre vallet vinrent
Qui aporterent deux eschaces.
Li fus an ot deus bones graces
Don les eschaces faites furent,
Que les pieces toz jorz en durent.
Don furent eles d’ebenus,
D’un fust a coi ja ne bet nus
Que il porrise ne qu’il arde,
De ces .II. choses n’a il garde.
Sus les eschaces fu assise
La table, et la nape
[sus] mise.



« Le seigneur [le Roi Pêcheur] commande aux jeunes gens d’apporter l’eau et de sortir les nappes, et ceux qui devaient le faire le font comme ils en avaient l’habitude. Comme le seigneur et le jeune homme [Perceval] se lavaient les mains à l’eau convenablement chauffée, deux jeunes gens ont apporté une grande table d’ivoire, qui, au témoignage de cette histoire, était toute d’une pièce. Ils la tinrent un bon moment devant leur seigneur et le jeune homme, jusqu’à l’arrivée de deux autres jeunes gens, qui apportaient deux tréteaux. Le bois dont étaient faits les tréteaux avait deux bonnes vertus, car leurs pièces sont impérissables : elles étaient en ébène, un bois dont personne n’a à craindre qu’il pourrisse ou qu’il brûle. De ces deux choses il n’a garde ! Sur les tréteaux fut installée la table, et la nappe, par-dessus mise.»

Si, comme il y a tout lieu de le croire, eschaces (vv. 3205 et 3213) désigne des tréteaux, pourquoi voudrait-on poser une table, fût-elle d’ivoire, sur deux tréteaux (dans une scène d’où tout élément de comique volontaire est banni), table que de surcroît on a dû tenir
« un bon moment » (grant piece), parce qu’apparemment il était impossible de la poser ?

Le latin tăbŭla voulait dire « planche » (c’est toujours le cas de l’italien tavola, à distinguer de tavolo « table » — mais on dit tavola calda) et a fini par supplanter dans une partie du domaine roman mēnsa « table » (fossilisé dans la forme savante « commensal » ; cf. espagnol mesa, roumain masă, alors que le portugais connaît távola et mesa), parce que les mots employés correspondaient à des modes de vie différents (un tricli-nium/τρίκλινον, table de service avec 3 lits pour les convives, cf. clinique, architriclin, chez de petits fermiers d’Arpino, c’est la Galerie des glaces chez les paysans des frères Le Nain…), mēnsa indiquant une table fixe, tăbŭla une table provisoire, en quelque sorte modulable puisque constituée d’une planche posée sur des tréteaux (d’où « dresser la table, mettre la table »), facile à démonter après usage — table a eu l’acception d’« étal, éventaire » :

(vv. 7402-7403) Tant ont maingié que l’an lor oste
la table, et relevent lor mains.


« Le repas a bien duré avant qu’on enlève la table et qu’ils se lavent [à nouveau] les mains.»

Rabelais peut encore écrire (Tiers livre, xxxvi) : « Allors feurent les tables levées. »
(Soit dit en passant, l’évolution sémantique de « planche » à « table » est identique pour l’anglais board.)
Le sens initial est encore attesté chez Froissart :
« Messire Hue et les autres qui se sauverent, se prirent aux tables [planches] et aux masts, et le vent, qui estoit fort, les bouta sur le sablon » (cité par Lacurne de Sainte-Palaye, relayé par Littré). Mais dès Chrétien de Troyes, pour nous en tenir à l’auteur du passage qui nous occupe, on trouve des sens secondaires ; ainsi, dans le Chevalier au Lion ou Roman d’Yvain, édition et traduction de David F. Hult (« Le Livre de Poche », Pochothèque, 1994, p. 718), vv. 211-219 :

En mi le court au vavassour,
Qui Dix doigne joie et honor
Tant comme il fist moi chele nuit,
Pendoit une table, je cuit,
Ou il n’avoit ne fer ne fust
Ne riens qui de coivre ne fust.
Seur chele table, d’un martel
Qui delés iert en .i. postel
Feri le vavassor trois caux.


« Au milieu de la cour du vavasseur que Dieu lui accorde autant de joie et d’honneur qu’il m’en donna cette nuit-là —, pendait une plaque où, je crois, il n’y avait ni fer ni bois, ni rien qui ne fût en cuivre. Sur cette plaque, avec un marteau qui était à côté, attaché à un poteau, le vavasseur frappa trois coups. »
La comparaison avec la traduction procurée par W.W. Comfort (1914) en apporte la confirmation :
“In the middle of the courtyard of this vavasor, to whom may God repay such joy and honour as he bestowed upon me that night, there hung a gong not of iron or wood, I trow, but all of copper. Upon this gong the vavasor struck three times with a hammer which hung on a post close by.”

Dans la scène du Conte du Graal qui montre Perceval chez le Roi Pêcheur, il s’agit donc d’une table lee d’ivoire « une large plaque d’ivoire », qui constitue le « plateau » de la table et qu’on pose sur des tréteaux en ébène.


Bref complément
Entrée « TÔLE », partie historique et étymologique, du Trésor de la Langue Française informatisé :

1642 « feuille de fer ou d’acier obtenue par laminage » (OUDIN Ital.-Fr., 2e part., p. 553); […] Forme dial. de table; XVIe s. fer en taule (Arch. des finances, MM, Abrégé des droits perçus à Bordeaux, p. 52 vo ds LITTRÉ), taula, taulo sont les formes gasc. et prov. de table, qui en se francisant ont donné taule; tôle est la forme des parlers du Nord (cf. en 1321 taule « pierre peu épaisse servant de revêtement » ds Doc. ds G. ESPINAS et H. PIRENNE, Rec. de doc. rel. à l’hist. de l’industr. drapière en Flandre, II, p. 44), de l’Est et de la Bourgogne.

Qu’il me soit permis d’ajouter : taula est aussi la forme limousine (ainsi que catalane) issue de tăbŭla.


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