29 janvier 2007

Don Quijote: avant la noce de Camacho el rico

II, XX, échange entre Sancho Panza et Don Quichotte :

« De la parte de esta enramada, si no me engaño, sale un tufo y olor harto más de torreznos asados que de juncos y tomillos; bodas que por tales olores comienzan, para mi santiguada que deben de ser abundantes y generosas. — Acaba, glotón […] »

« Du côté de cette ramée, dit-il, vient, si je ne me trompe, un fumet et une odeur bien plutôt de tranches de jambon frites que de thym et de serpolet. Sur mon âme, noces qui s’annoncent par de telles odeurs promettent d’être abondantes et généreuses. — Tais-toi, glouton […] »

Louis Viardot, 1836, p. 674

Dans l’original, il n’est pas question de serpolet. Para mi santiguada : (santiguada « signe de croix ») « sur ma foi ».

« Si je ne m’abuse et sauf erreur, il vient de ces feuillages un fumet qui tient plus du lard grillé que du thym ou de la marjolaine. Des noces qui commencent avec des odeurs pareilles ne peuvent qu’être abondantes et plantureuses ! — Debout, glouton ! […] »

Aline Schulman, 1997, II, p. 145

Il n’est pas question de marjolaine. Para mi santiguada n’est pas traduit.

Acaba : « Debout »?

« De ce côté-ci de la ramée, s’échappe, si je ne me trompe, un fumet et une odeur qui ressemble plus à la senteur du jambon frit qu’à celle du thym ou de la jonquille. — Assez, glouton ! […] »

Jean Canavaggio, 2001, p. 1045

Les « joncs [odorants] » (juncos de olor, junquillos)
ne sont pas des « jonquilles » (junquillas, narcisos). La seconde partie de la phrase dite par l’écuyer n’est pas traduite du tout.

Remarques : je me serais attendu à ¡ Acaba, glotón !

— Rien n’empêche de rendre glotón par « goinfre ».

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27 janvier 2007

Dürer et la confusion des langues

Dans le « Dictionnaire de la peinture »,
sous la direction de Michel Laclotte et Jean-Pierre Cuzin
(Larousse, in extenso, 1996),
à l’article PATINIR, page 1691, col. 1, ligne 12,
le peintre flamand
Joachim Patinir/Patenier
est appelé par Dürer
« le Gut Landschaftmaster ».

Dürer n’aurait pu écrire que „Gut Landschaftmeister,“
si c’était ce qu’il avait voulu dire ;
mais il a écrit „Landschaftmaler“ [« peintre paysagiste »].

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23 janvier 2007

Tristram Shandy : Yorick’s crasis

This is all that ever staggered my faith in regard to Yorick’s extraction, who, by what I can remember of him, and by all the accounts I could ever get of him, seemed not to have had one single drop of Danish blood in his whole crasis; in nine hundred years, it might possibly have all run out:—I will not philosophize one moment with you about it; for happen how it would, the fact was this:—That instead of that cold phlegm and exact regularity of sense and humours, you would have looked for, in one so extracted;—he was, on the contrary, as mercurial and sublimated a composition,—as heteroclite a creature in all his declensions;—with as much life and whim, and gaite de coeur about him, as the kindliest climate could have engendered and put together.
(Vol. I, Ch. XI)


Le grec ancien a tiré d’une base indo-européenne *kerǝ-, *krā- [Pokorny p. 582] « mêler, mélanger » (*kerә2-, *kreә2- ; *kerḫ-, *kreḫ- / *krāḫ-, dans la notation de Michael Meier-Brügger) des formes verbales : κίρνημι, κεράννυμι, attique κερῶ, et des formes nomi-nales, dont κρᾶσις [krasis] « mélange » (que l’usage distingue assez bien de la famille, sémantiquement proche, de μίγνυμι; le rapport est comparable à celui du couple anglais blend(ing) ~ mixture) et κρατήρ [kratêr] (ionien/homérique κρητήρ).

Kρᾶσις [krasis] va jouer un rôle important dans l’histoire du vin et dans celle de la médecine.

En général, les Grecs de l’Antiquité ne buvaient pas de vin pur (ἄκρατος « non-mélan-
gé ») en dehors du petit-déjeuner (ἀκράτισμα/ἀκρατισμός) où ils trempaient du pain dans du vin pur. Au cours de ce que nous traduisons par « banquet », συμπόσιον [sumposion], en réalité des réunions où les convives (mangeaient, puis) buvaient, ce qu’ils consommaient était du vin coupé d’eau, en quantités et en proportions variables. Leur boisson étant un mélange : κρᾶσις [krasis], le terme s’est maintenu en grec moderne, sous la forme κρασί pour désigner le vin. En outre, le récipient dans lequel le mélange était effectué portait un nom de la même famille de mots : κρατήρ [kratêr]
(« mélangeur », en quelque sorte), d’où « sorte de creux naturel dans une roche »
et « orifice d’un volcan ».

En physiologie, les Grecs ont imaginé la théorie des « humeurs » χυμοί (cf. κακόχυμος
« cacochyme »), au sens propre « ce qui se déverse, se répand, coule », donc « suc (végétal) », etc, rendu en latin par (h)ūmor ; ils en ont dénombré quatre : le sang (αἷμα, cf. hémoglobine), le phlegme (pituita cf. pépie, humeur lymphatique, φλέγμα, d’où flemme, par l’intermédiaire de l’italien), la bile jaune (ξανθὴ χολή) et la bile noire (μέλαινα χολή / μελαγχολία, d’où mélancolie ; atra bilis). Le dosage ou mélange dans des proportions données, la combinaison de ces fluides du corps : κρᾶσις σώματος, les auteurs latins le rendront par temperamentum « constitution physique, caractère, tempérament ».
Le mélange propre à un individu, sa spécificité, ce qui le rend « unique et inexprima-
ble
» (Bergson, La Pensée et le mouvant) se disait ἰδιοσύγκρασις, ἰδιοσυγκρασία, d’où notre idiosyncrasie. (Littré: « Disposition qui fait que chaque individu ressent d'une façon qui lui est propre les influences des divers agents. »)
Littré explique : « Crase du sang, des humeurs, juste mélange des parties constituantes des liquides de l’économie animale. » On parle encore de nos jours de troubles de la crase sanguine, « constitution du sang et ensemble de ses propriétés relativement à l’hémostase et à la coagulation », selon l’Académie française.

Tel est l’arrière-plan du terme employé (une seule fois) dans Tristram Shandy et par lequel Sterne entend « constitution, complexion, tempérament ».

Charles Mauron, p. 45, transpose et plaque une locution courante :
« il ne paraissait pas avoir une seule goutte de sang danois dans les veines. »

Guy Jouvet, p. 50, a recours à un terme technique exceptionnel, qui, selon TLFi, n’est attesté dans son acception médicale que depuis 1811 (cf. la crasioristique d’Ampère, 1834) :
« on n’eût point dit qu’il eût conservé une seule goutte de sang danois
dans toute sa crase. »

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19 janvier 2007

Tobias Smollett, Humphry Clinker :
une peine afflictive (précision)

Quand Jonathan Dustwich (cf. ‘dry as dust’), le pasteur gallois auteur de la première des deux lettres qui servent de prologue au roman, cherche à se justifier auprès de son correspondant, il se couvre de l’autorité (réelle ou supposée) de Galien : c’est donc un pédant. Mais, de surcroît — le titre grec était encadré de guillemets —, c’est un pédant qui n’a pas les moyens de ses prétentions : au lieu de Περὶ ἰχθύος, il écrit Περὶ ἰχθύς, énormité qui équivaut à dire que Shakespeare est l’auteur de Roméo et Jeannette.


Quand, toujours dans ce passage, James L. Thorson (A Norton Critical Edition, 1983, p. 2) laisse paraître περί ιχθυζ, il rend un bien mauvais service à l’auteur : il remplace un couac par une cacophonie.

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18 janvier 2007

Tobias Smollett, Humphry Clinker : une peine afflictive

Roman épistolaire, Humphry Clinker (1771) s’ouvre sur un échange de lettres entre un pasteur gallois et un bookseller (à la fois éditeur et libraire, à l’époque) de Londres, portant sur la correspondance qui constitue l’ouvrage proprement dit et que le pasteur cherche à vendre, mais il appréhende certaines conséquences fâcheuses d’une condam-nation judiciaire :



“Finally, if you and I should come to a right understanding, I do declare in uerbo sacerdotis, that, in case of any such prosecution, I will take the whole upon my own shoulders, even quoad fine and imprisonment, though, I must confess, I should not care to undergo flagellation: Tam ad turpitudinem, quam ad amaritudinem pœnæ spectans.”
« Enfin, si nous parvenons à un accord équitable, j’affirme qu’aussi vrai que je suis prêtre, en cas de telles poursuites [contre nous], je m’engage à porter tout le faix sur mes propres épaules, y compris l’amende et l’emprisonnement, bien que, je dois l’avouer, je ne sois pas disposé à subir la peine du fouet : Tam etc. »


Les éditions se partagent entre pœna et pœnæ. D’où, suivant le cas, deux façons de comprendre :
« châtiment (pœna) visant à infliger autant la honte (turpitudo) que la douleur cuisante (amaritudo) » ;
« considérant (spectans) à la fois la honte (turpitudo) et la douleur cuisante (amaritudo) du châtiment (pœnæ) ».

La première construction me semble du latin classique de meilleure facture (mais le texte latin est sans doute de la plume de Smollett ; dès lors, que vaut l’argument ?).
La seconde correspond mieux au profil psychologique esquissé dans la lettre, qui présente le pasteur comme un peureux qui se défend de l’être (des reproches véhéments lui donnent la diarrhée, qu’il met sur le compte des œufs de poisson — roe, écrit row — qu’il vient de manger, citant Galien « Περὶ ἰχθύς » à l’appui de ses dires).


Quoi qu’il en soit, la solution n’est pas à chercher dans l’édition procurée par Angus Ross, qui explique la citation latine — avec pœnæ — de la façon suivante (The Penguin English Library, 1967, note p. 397) :
“making the punishment fit the crime.”
Qui dit mieux ?

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15 janvier 2007

Tristram Shandy : John de la Casse and his Galatea

Galatée, Gălătēa (Γαλάτεια, Γαλατεία) : nymphe (sicilienne), fille de Nérée et de Doris (c’est donc une néréide). Son nom signifie « mer étale, calme plat, bonace » (cf. γαλήνη, qui est aussi le nom d’une néréide), mais il a été rapproché — étymologie populaire — de γάλα « lait » (Théocrite : λευκοτέρα πακτᾶς ποτιδεῖν, rendu par « Plus blanche que le lait qui caille dans l’éclisse » « Más blanca que el yogur », “whiter than cottage cheese” ; de son côté, Lucien de Samosate risque, en évoquant son nom, un à peu près sur le fromage. On songe au Moretum de l’Appendix Vergiliana et au « cachat redoulènt » de Mistral).
1ère mention dans l’Iliade. Chez Théocrite, triangle classique : elle est aimée du Cyclope Polyphème, mais elle aime le berger Acis (Ἄκις) ; Polyphème les surprend et tue son rival, transformé en rivière (Aci, Jaci) au pied de l’Etna.
Il existe des homonymes de cette nymphe, cf. le mythe de Pygmalion, et chez Horace ou Virgile :
Malo me Galatea petit, lasciua puella,
et fugit ad salices et se cupit ante uideri
.
« Galatée me jette une pomme, la folâtre jeune fille!
et fuit vers les saules; et avant de se cacher, désire être vue. » (Nisard, qui brode)
D’où
« Et il [Manicamp] suivit [Mlle de] Montalais, qui courait devant lui
légère comme Galatée »
Le Vicomte de Bragelonne, chap. CLIX.


Autre Galatée, au masculin.
Le prénom italien Galeazzo est, pour autant que je sache, sans étymologie. Double manipulation : on le latinise en Galat(h)eus, qu’à son tour on italianise en Galateo — lequel, par conséquent, n’entretient avec Gălătēa qu’un rapport paronymique.
C’est donc en hommage à un évêque, Galeazzo Florimonte, instigateur du projet, que paraît en 1558 — et non pas (cela a son importance) en 1554, comme l’écrit Charles Mauron p. 616 note 304 — un ouvrage au titre-fleuve :
Trattato di Messer Giouanni Della Casa, nel quale sotto la persona d’vn vecchio idiota amma-estrante vn suo giouanetto, si ragiona dei modi, che si debbono ò tenere ò schifare nella comune conuersazione, cognominato Galateo ouuero dei costumi.
L’ouvrage aura un succès considérable. Qu’on en juge.
1) Le Galathée, ou la manière et Fasson comme le gentilhomme se doit gouverner en toute compagnie, traduit d’Italien en François par Jean du Peyrat, Paris, 1562.
2) Galateo of Maister Iohn Della Casa. Or rather, a treatise of the manners and behauiours, it behoueth a man to vse and eschewe, in his familiar conuersation, transl. Robert Peterson (Lon-don, 1576), dedicated to the earl of Leicester.
3) Galateo Español, destierro de ignorancias, maternario de avisos (Madrid, 1582), adaptation de Lucas Gracián Dantisco.
4) une traduction en latin (la gloire !) : Galateus, Seu De Morum Honestate Et Elegantia / Liber Ex Italico Latinus, Interprete Nathane Chytræo (Francfort, 1588),
œuvre de Nathan Kochhaf(e).
Dans le titre italien, « cognominato Galateo » est un écho de Boccace :
« Comincia il libro chiamato Decameron cognominato prencipe Galeotto…», où il s’agit de Galehaut, avec renvoi à Dante (Inferno, V, 137).

Son incipit Conciossiacosaché a beau prêter à sourire, Il Galateo est un manuel de savoir-vivre; encore de nos jours, sapere il galateo (avec minuscule initiale), c’est avoir de bonnes manières.

L’auteur, Giovanni Della Casa (1503-1556) a mené une double carrière, ecclésiastique et littéraire.
Archevêque de Bénévent en avril 1544, nonce apostolique (en août de la même année et pendant 5 ans) en Vénétie, où il installa le tribunal de l’Inquisition (1547), participa à l’instruction contre l’évêque de Capodistria accusé d’hérésie et publia le 1er Indice dei libri proibiti (liste des livres interdits ou, comme on dit, mis à l’Index). Laissons de côté son rôle dans l’organisation du Concile de Trente et ses écrits politiques (Orazione a Carlo V Imperatore per la restituzione della città di Piacenza, discours à Charles-Quint, pour appuyer la restitution de Plaisance à Ottavio Farnese, où apparaît pour la 1ère fois le syntagme lexicalisé Ragion di Stato). Mais il ne recevra pas le chapeau de cardinal : à cause de ses écrits de jeunesse ?
Paradoxe : c’est en tant que poète, grâce à ses Rime (dernière édition critique à ce jour : Stefano Carrai, 2003), que Della Casa occupe une place dans l’histoire littéraire italienne. Mais avant ce recueil, à 25 ans, à l’époque où il brigue un poste à la Curie et alors qu’il a déjà reçu les ordres mineurs, il écrit ses premiers capitoli bernesques, dont Il Forno et La Stizza, considérés comme licencieux (ils jouent sur l’équivoque, procédé à la mode : Chi ha danari, inforni quanto vuole « Celui qui a de l’argent, qu’il enfourne tout son saoûl » — c’est moi qui souligne) et qu’il se verra reprocher par ses adversaires protestants pendant sa nonciature à Venise ; ce qui a pu nuire à sa carrière de prélat, c’est le scandale.


Le personnage et son œuvre
vont être des cibles de choix pour Laurence Sterne.


Mentionné 6 fois, Giovanni Della Casa est travesti en John de la Casse : la casse, le séné et la rhubarbe faisaient partie des laxatifs d’usage courant (« Ah ! nourrice de mon cœur, je suis ravi de cette rencontre ; et votre vue est la rhubarbe, la casse et le séné qui purgent toute la mélancolie de mon âme », dit Sganarelle en veine de galanterie, dans Le Médecin malgré lui, III, III).

Dans le même registre scatologique, répétition de Benevento (7 occurrences), pseudo-italien bene vento « vent de bien, bon vent ». Pour mémoire : les Romains latinisèrent le nom (osque ou pré-osque) de la localité en Maleuentum, changé en Beneuentum par superstition et peut-être à l’occasion de leur victoire sur Pyrrhus au cours de la Troisième Guerre Samnite, en 275 av. J.-C.
Cf. « Cetera intus in secunda regione Hirpinorum colonia una Beneuentum auspicatius mutato nomine, quæ quondam appellata Maleuentum…» Pline, H.N., III, 105
« Dans l’intérieur de la seconde région, on trouve une colonie unique des Hirpins, qui changea son ancien nom de Maleventum
en un nom de meilleur augure, Beneventum. » (trad. Littré)

Cité 5 fois, Galateo apparaît transmué en Galatea et qualifié (vol. IX, ch. XIV) de “nasty Romance” : ni le nom ni l’adjectif ne s’appliquent, bien entendu.

Les autres touches du tableau peint par Sterne sont à l’avenant. Le Galateo a dû être écrit en 4 ans environ (Della Casa n’y a pas consacré “near forty years of his life”) et son auteur ne s’est pas vu infliger de pénitence sous la forme d’un commentaire de l’Apocalypse (C. Mauron, p. 565, Guy Jouvet, p. 865 : « le Livre des Révélations ») puisque la publication est posthume ; voilà pourquoi j’ai souligné l’erreur de C. Mauron : 1554, au lieu de 1558.

La juxtaposition : “nasty Romance” et “in a purple coat, waistcoat, and purple pair of breeches” résume le fond de la querelle, un écrit indigne de la robe que porte son auteur. Mais Sterne vise, sans le dire, un écrit : In laudem pederastiæ seu sodomiæ, dont, dès 1682, Gilles Ménage a démontré l’inexistence ; exposé convaincant par Giovanni Dall’Orto, sur son site.

Melvyn et Joan New estiment que Sterne se contente de suivre Rabelais, Burton et Bayle, “all of whom mention his [scil. Della Casa’s] youthful celebration of sodomy.”









1) The Penguin English Library, 1967, edited by Graham Petrie
2) Norton Critical Edition, 1980, edited by Howard Anderson

Quand il est question de l’œuvre de John de la Casse, le texte de Tristram Shandy dans ces deux éditions porte uniformément Galateo : estimant qu’il s’agissait d’une erreur matérielle, les responsables ont fait disparaître la version correcte, édulcorant ainsi — sans le vouloir — l’intention polémique de l’auteur.

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12 janvier 2007

Max Frisch : à propos de Biedermann

Herr Biedermann und die Brandstifter“ (en sous-titre: Ein Lehrstück ohne Lehre [Pièce didactique sans doctrine]), de Max Frisch (1911-1991), d’abord pièce radiophonique (1953), puis pièce de théâtre (1958), a fait l’objet de deux traductions successives en français : par Philippe Pilliod (1976) « Monsieur Bonhomme et les incendiaires », puis par Michaël Glück (2004) « Biedermann et les incendiaires ».

L’adjectif bieder veut dire « honnête, loyal, intègre » et Biedermann désigne un honnête homme, un homme de bien, et par extension, un bonhomme.

Mais voici une analyse un peu subjective du nom de l’anti-héros de la pièce.

Bieder évoque Biedermeier, dont l’extension est assez voisine de « (style, mode de vie, façon de voir, associés à l’époque de) Louis-Philippe » (au passage, le prénom de l’auteur — fictif — Biedermeier est Gottlieb, celui aussi choisi par Frisch pour son personnage).

L’autre élément à prendre en compte, à mes yeux, apparaît scène VI. Josef Schmitz, lutteur de foire et un des incendiaires, se couvre d’une nappe et, jouant le fantôme de Knechtling (l’Arlésienne de la pièce et mauvaise conscience de Biedermann), interpelle Gottlieb et lui dit à deux reprises „Jedermann ! Biedermann ! “ Or jedermann c’est « tout un chacun, n’importe qui, le premier venu, monsieur Tout-le-monde » mais aussi le titre d’une pièce de Hugo von Hofmannsthal : „Jedermann : Das Spiel vom Sterben des reichen Mannes“ (1911) [Jedermann ou le jeu de la mort de l’homme riche], adaptation de la
« moralité » anglaise “Everyman” (“The Somonynge of Eueryman,” adaptation à son tour du drame néerlandais Elckerlijc [Spyeghel der salicheyt van Elckerlijc, le miroir de la félicité/du salut d’E.], attribué à Pieter Dorland van Diest/Petrus Diesthemius).
Je considère donc que, dans son choix de Gottlieb Biedermann, Frisch a été influencé par Biedermeier et Jedermann, qui représentent deux facettes du personnage.


Avenant (avenant ?) —

Toujours scène VI, Willi Eisenring, ancien serveur au Metropol (qui a brûlé de fond en comble et qu’il désigne par le mot „Etablissement“), devenu incendiaire, examine la bou-teille de vin servie chez les Biedermann et commente, en connaisseur :
Den hatten wir auch : Neunundvierziger ! Cave de l’Echanson…“
« Nous en avions aussi [au Metropol] : du 49 ! Cave de l’Echanson… »
Cette dernière précision — en français dans la version originale — doit se rapporter au fournisseur (récoltant, coopérative…). Elle est à mettre au nombre des remarques, nota-tions, détails, allusions et citations que tout auteur a la latitude de glisser dans son œuvre, pourvu qu’il ne s’illusionne pas quant à la proportion du public susceptible de suivre. Le clin d’œil, la complicité, le pacte avec le lecteur sont aussi à ce prix.

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08 janvier 2007

Tristram Shandy : Hafen Slawkenbergius (III)
περίζωμα, perizôma

Filant la longue métaphore des nez dans Tristram Shandy, le narrateur du moment cite, en version originale, un récit (fabella) d’un auteur imaginaire, l’Allemand Hafen Slawken-bergius (De nasis, X, IX, pour l’effet de réel), récit qu’il lit à haute voix (les tirets marquent une rupture explicative, puis une reprise) et accompagne de la traduction due à Walter Shandy ; court extrait de ce qui tient lieu de prologue au Livre IV (puisque le chapitre Ier vient ensuite) :

Peregrinus mulo descendens stabulo includi, et manticam inferri iussit: qua aperta et coccineis sericis femoralibus extractis cum argento laciniato περιζώματι, his sese induit, statimque, acinaci in manu, ad forum deambulauit.

“The moment the stranger alighted, he ordered his mule to be led into the stable, and his cloak-bag to be brought in; then opening, and taking out of it his crimson-sattin breeches, with a silver-fringed—(appendage to them, which I dare not translate)—he put his breeches, with his fringed cod-piece on, and forth-with, with his short scymetar in his hand, walked out to the grand parade.”

Sterne « traduit » loin de l’original, comme on voit, mais cela fait partie du jeu ; de même, il s’est mis dans une situation linguistique intenable : cum gouverne l’ablatif, mais le régime de la préposition est un mot grec au datif, l’ablatif étant un cas inconnu de cette langue.
Détail que tout le dispositif textuel est destiné à mettre en valeur : περίζωμα (qu’il n’y avait aucun inconvénient à translittérer, mais le mot risquait de passer inaperçu), présenté comme équivalent de ‘cod-piece’, « braguette » (aux franges d’argent…), ce qui est canularesque. Le choix du terme n’est pas anodin : « καὶ διηνοίχθησαν οἱ ὀφθαλμοὶ τῶν δύο, καὶ ἔγνωσαν ὅτι γυμνοὶ ἦσαν, καὶ ἔρραψαν φύλλα συκῆς καὶ ἐποίησαν ἑαυτοῖς περιζώματα, et aperti sunt oculi amborum cumque cognouissent esse se nudos consuerunt folia ficus et fecerunt sibi perizomata », où Adam et Eve ont tous deux les yeux qui se dessillent, s’aperçoivent qu’ils sont nus et, au moyen de feuilles de figuier cousues ensemble, se confectionnent des ceintures ~ tabliers ~ pagnes… (Genèse, III, 7 — on note que saint Jérôme a préféré le calque à subligar, subligaculum, femorale…) ; autre occurrence dans Proverbes, XXXI, 24, où, dans l’éloge de l’épouse courageuse (γυνὴ ἀνδρεία, mulier fortis) par Lemuel (ô Gulliver !), il est rendu par « ceinture » (cingulum). Le simple ζῶμα, ζώνη « ceinture (cf. les Evzones) ; zone » et ζῶστρον, où le radical se distingue mieux, sont apparentés au russe Пояс « ceinture » (avec préfixe по-).

(La translittération de la Vulgate, perizomata, avait eu peu d’échos — la seule exception notable étant Dante, Inferno, XXXI, 61, où un mur cache la partie inférieure du corps d’un géant à la façon d’un perizoma ; le mot refait surface en Italie grâce à la mode féminine dans les sous-vêtements, car il désigne le string — au pluriel, on dit perizomi…)



En Grèce, athlètes et baigneurs portaient un περίζωμα, sorte de pagne, ou un διάζωμα, sorte de caleçon. Selon Pausanias (L’Attique, I, XLIV), c’est Orsippos de Mégare qui, le premier, aux jeux Olympiques de 720 av. J.-C., perdit accidentellement le vêtement le couvrant. Y voyant un signe des dieux, les Grecs auraient alors adopté la nudité totale.

Κοροίϐου δὲ τέθαπται πλησίον Ὄρσιππος, ὃς περιεζωσμένων ἐν τοῖς ἀγῶσι κατὰ δὴ παλαιὸν ἔθος τῶν ἀθλητῶν Ὀλύμπια ἐνίκα στάδιον δραμὼν γυμνός, φασὶ δὲ καὶ στρατηγοῦντα ὕστερον τὸν Ὄρσιππον ἀποτεμέσθαι χώραν τῶν προσοίκων· δοκῶ δέ οἱ καὶ ἐν Ὀλυμπίᾳ τὸ περίζωμα ἑκόντι περιρρυῆναι, γνόντι ὡς ἀνδρὸς περιε-ζωσμένου δραμεῖν ῥᾴων ἐστὶν ἀνὴρ γυμνὸς.
« Le tombeau d’Orsippos est auprès de celui de Coroïbos. Cet Orsippos, contre l’usage ancien des athlètes, qui portaient toujours une ceinture dans les jeux publics, gagna tout nu le prix de la course aux jeux Olympiques. On raconte qu’étant par la suite devenu général des Mégaréens, il augmenta leur territoire aux dépens de leurs voisins. Je crois qu’il laissa volontairement tomber sa ceinture, sachant bien qu’il était plus facile de courir entièrement nu, qu’avec une ceinture

Mais, selon un chercheur, John Mouratidis, cette version n’est pas plus crédible que d’autres :

“The story about Orsippos seems ambiguous and doubtful since there are a number of different stories about his performance in the race. According to the Homeric scholars (on Iliad 23.683) Orsippos not only lost the race but he tripped, fell, and died when his loincloth came adrift. A different tale mentions Orsippos not as a winner in the race but as a loser because he became entangled in his shorts.”

http://www.aafla.org/SportsLibrary/JSH/JSH1985/JSH1203/jsh1203b.pdf (page 215)

Sur le tintouin que περίζωμα a donné aux traducteurs de la Bible en anglais, on consultera avec profit l’article de Richard Marsden, Cain’s Face, and Other Problems: The Legacy of the Earliest English Bible Translations à l’adresse
http://www.tyndale.org/Reformation/1/rmarsden.html.

L’attitude de Sterne à l’égard du mot ‘cod-piece’ me semble hésitante. Comparer :


My uncle Toby and Trim sought comfort in each other’s faces—but found it not: my father clapped both his hands upon his cod-piece, which was a way he had when any thing hugely tickled him” VII, XXVII

Now whether it was physically impossible, with half a dozen hands all thrust into the napkin at a time—but that some one chesnut, of more life and rotundity than the rest, must be put in motion—it so fell out, however, that one was actually sent rolling off the table; and as Phutatorius sat straddling under—it fell perpendicularly into that particular aperture of Phutatorius’s breeches, for which, to the shame and indelicacy of our language be it spoke, there is no chaste word throughout all Johnson’s dictionary—let it suffice to say—it was that particular aperture which, in all good societies, the laws of decorum do strictly require, like the temple of Janus (in peace at least) to be universally shut up.
The neglect of this punctilio in Phutatorius (which by-the-bye should be a warning to all mankind) had opened a door to this accident.—” IV, XXVII



Peut-être n’est-il pas inutile de souligner que, pour les contemporains de Sterne, ‘cod-piece’ n’évoque plus « cette vilaine chaussure qui montre si à descouvert nos membres occultes; ce lourd grossissement de pourpoins, qui nous faict tous autres que nous ne sommes » Montaigne I, XLIII : Des Loix Somptuaires [Thibaudet & Rat, p. 261] ou encore « cette ridicule piece de la chaussure de nos peres, qui se voit encore en nos Souysses? A quoy faire la montre que nous faisons à cette heure de nos pieces en forme, soubs nos gregues et souvent, qui pis est, outre leur grandeur naturelle, par fauceté et imposture? » III, V : Sur des vers de Virgile [p. 836] ; voir le portrait d’Henri II (vers 1559) par l’atelier de François Clouet, au Louvre, ou bien celui d’Henry VIII and the Barber-Surgeons (1540) par Hans Holbein le Jeune.

Une remarque pour conclure : περιζώματι est la forme correcte, là où de bonnes éditions donnent περιζοματὲ, Garnier Flammarion, p. 234 : Περιζὼμαυτέ, et Armand-François Léon de Wailly : ἐριξώματι.
Pourquoi ne pas adopter comme ligne de conduite systématique de procurer un texte avec corrections, renvoyant en note les leçons défectueuses, sans aller jusqu’à l’apparat critique ?

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06 janvier 2007

Cornelius Agrippa
et l’art d’anticiper

« L’humaniste Henri Corneille, en fait Heinrich Cornelius Agrippa, est né à Cologne (Colonia Agrippina, d’où son nom d’Agrippa). Son ouvrage De occulta philosophia (La Philosophie occulte, Cologne, 1531-1533), non moins souvent réédité et traduit que la palinodie qu’il en publia dès 1530 De incertitudine et vanitate scientiarum declamatio invectiva (Paradoxe sur l’incertitude, la vanité et l’abus des sciences), a été une des sources de l’occultisme, dont Éliphas Lévi, inventeur du mot, fut un des principaux vulgarisateurs. [...] »

François Secret, directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études (sciences reli-gieuses), dans l’Encyclopædia Universalis.

L’auteur de la notice attribue à Cornelius Agrippa un tour de force :
publier d’aborddès 1530 ») la rétractation (ou palinodie) d’un ouvrage, puis (en 1531-1533) l’ouvrage même sur lequel porte la rétractation.
Ce n’est plus de l’occultisme, mais bien de l’hermétisme.

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03 janvier 2007

Kurosawa : Les Sept samurōnin ?



Le japonais classique (bungo) opérait une distinction entre la situation du guerrier au service d’un seigneur (侍 samurai) et celle du rōnin (浪人, où 浪 désigne une vague et, au figuré, l’errance), guerrier en quelque sorte déchu parce qu’il n’était pas ou plus au service d’un seigneur, ce dernier ayant été banni, ruiné ou tué.
Le titre d’une des réalisations les plus célèbres d’Akira Kurosawa, Les Sept samouraïs (七人の侍 Shichinin no Samurai), est donc de nature à surprendre le spectateur, à qui l’exposition du film s’emploie à bien expliquer que les héros, courageux défenseurs du village menacé par des bandits, sont recrutés parmi des guerriers dont, comme de juste, aucun n’est au service d’un seigneur : bref, des rōnin.
Il ne m’a pas échappé que Kurosawa le savait mieux que moi ; c’est même pour cette raison que je me pose la question.

Précisions

侍 [さむらい] samurai (Unicode 4F8D), issu d’un plus ancien saburai, forme nominale d’un verbe signifiant « se tenir au côté de, servir » : saburahu, puis saburau [さぶらう], devenu 候 sōrō (Unicode 5019), suffixe équivalant à -masu. Le rapprochement pseudo-étymologique avec le prénom Saburō relève du canular : 三郎 se décompose en 三 sabu (compteur) « trois » et 郎 « garçon, fils », donc « troisième fils » ; il appartient à la série Ichirō / Jirō / Saburō / Shirō / Gorō….

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