29 avril 2007

Gogol : superbia pediculosa


Le hasard des lectures faisant (parfois) bien les choses, à peine ai-je refermé mon dossier consacré à un cas d’étymologie populaire chez Trotsky que je trouve un « pouilleux » métaphorique chez Gogol.

Pavel Ivanovitch Tchitchikov, « Conseiller ministériel, propriétaire terrien, [voyageant] pour ses propres affaires » (« Коллежский советник Павел Иванович Чичиков, помещик, по своим надобнос-тям ») : on aura reconnu à sa carte de visite l’arnaqueur et personnage principal des Ames mortes (Похождения Чичикова, или Мертвые Души, 1842), dont le patronyme évoque en russe l’onomatopée чик : l’équivalent d’« atchoum » en français et d’“atishoo” en anglais (“Ring a ring o’ roses, / a pocketful of posies, / atishoo, atishoo, / all fall down”).

L’épisode dont on va lire un extrait se trouve dans la Première Partie, au chapitre IX, et narre des péripéties qui contribuent au trouble des esprits dans la ville de N*** et, en quelque sorte, préparent le lecteur à la chute de Tchitchikov (qui n’est pour rien dans les faits rapportés ici) :


« Другое происшествие, недавно случившееся, было следующее: казенные крестьяне сельца Вшивая-спесь, соединившись с таковыми же крестьянами сельца Боровки, Задирайлово-тож, снесли с лица земли будто бы земскую полицию в лице заседателя, какого-то Дробя-жкина, что будто земская полиция, то есть заседатель Дробяжкин, повадился уж чересчур часто ездить в их деревню, что в иных случаях стоит повальной горячки, а причина-де та, что земская полиция, имея кое-какие слабости со стороны сердечной, приглядывался на баб и деревенских девок. Наверное, впрочем, неизвестно, хотя в показаниях крестьяне вырази-лись прямо, что земская полиция был-де блудлив, как кошка, и что уже раз они его оберегали и один раз даже выгнали нагишом из какой-то избы, куда он было забрался. Конечно, зем-ская полиция достоин был наказания за сердечные слабости, но мужиков как Вшивой-спеси, так и Задирайлова-тож нельзя было также оправдать за самоуправство, если они только действительно участвовали в убиении. Но дело было темно, земскую полицию нашли на дороге, мундир или сертук на земской полиции был хуже тряпки, а уж физиогномии и распо-знать нельзя было. Дело ходило по судам и поступило наконец в палату, где было сначала наедине рассужено в таком смысле: так как неизвестно, кто из крестьян именно учас-твовал, а всех их много, Дробяжкин же человек мертвый, стало быть, ему немного в том проку, если бы даже он и выиграл дело, а мужики были еще живы, стало быть, для них весьма важно решение в их пользу; то вследствие того решено было так: что заседатель Дробяжкин был сам причиною, оказывая несправедливые притеснения мужикам Вшивой-спеси и Задирайлова-тож, а умер-де он, возвращаясь в санях, от апоплексического удара. »


Dans la traduction d’Ernest Charrière (1859) :


« Voici quel fut le second cas de sépulture hâtive ; il était tout récent : des paysans de la couronne, domiciliés dans le village de Vchivaïa-Spess, réunis à d’autres paysans du village de Borovka-Zadiraïlova, extirpèrent de la surface du sol la police locale dans la personne de l’assesseur Drobajkine, parce que ladite police, c’est-à-dire Drobajkine, avait pris pour habitude de les visiter beaucoup trop souvent, ce qui revenait pour eux à une fièvre sporadique. On savait que, de la part de la police, le vrai motif était un grand faible de cœur qui la portait à venir regarder de fort près les femmes et les filles du village. On n’arriva pas à bien savoir la vérité ; seulement les paysans dans leurs dépositions dirent crûment que la police était paillarde comme un matou, que plus d’une fois ils l’avaient avertie d’être sur ses gardes, et que la dernière fois ils l’avaient chassée, en costume très primitif, d’une chaumière où elle pouvait bien être prise pour un sauvage. Assurément, pour de pareilles habitudes, la police méritait bien de telles algarades ; mais toujours est-il que Drobajkine fut assommé à égale distance des deux villages dans les chemins, et que les habitants de Vchivaïa-Spess et ceux de Zadiraïlova sont coupables et sans excuse s’ils ont concerté et mis à exécution ce meurtre, s’ils y ont trempé d’une façon quelconque, si enfin ils se sont fait justice à eux-mêmes. On avait trouvé la police étendue en travers des ornières ; sa capote d’ordonnance était sur elle, mais en lambeaux ; la figure de la victime était entièrement méconnaissable.

Là aussi il y eut enquête ; l’instruction traîna assez longtemps, parce que les choses paraissaient bien peu claires ; l’affaire, portée à la fin au tribunal, fut jugée à huis clos et séance tenante ; on y prit en considération que les paysans étaient nombreux, bien d’accord et tous très vivants. Drobajkine était mort, et par conséquent se trouvait désintéressé ; les deux villages avaient grandement intérêt à n’être pas inquiétés davantage pour cet accident : il fut déclaré à l’unanimité qu’il n’y avait lieu à suivre, l’assesseur Drobajkine, convaincu d’avoir exercé mainte et mainte fois des vexations très blâmables envers les habitants de ces villages, étant mort tout à coup dans son traîneau d’un coup d’apoplexie, et dans un désordre qui prouvait des habitudes peu convenables à un magistrat
. »


Dans la traduction d’Henri Mongault (1949) :

« D’autre part, les paysans de Vanité-Miteuse, bourg relevant de la couronne, unis à ceux du bourg de Borovki, alias Cherche-Noise, avaient récemment mis à mal la police rurale, en la personne de l’assesseur Drobiajkine, trop empressé à leur rendre ses devoirs. Ces sortes de visites exercent parfois plus de ravages qu’une épidémie de fièvre chaude ; et l’assesseur, affirmaient les moujiks, en voulait surtout à leurs femmes et à leurs filles. Au fond on n’en savait rien, bien qu’ils prétendissent, dans leurs dépositions, avoir donné au gaillard plus d’un avertissement, et l’avoir même une fois chassé, dans le costume d’Adam, d’une izba où le vilain matou s’était faufilé. Si les faiblesses de cœur du policier méritaient bonne justice, les manants étaient inexcusables de l’avoir exercée eux-mêmes, en admettant leur participation à l’assassinat. Mais l’affaire était embrouillée : on avait trouvé le cadavre sur la grande route, les vêtements en lambeaux, les traits méconnaissables. D’instance en instance, l’affaire fut évoquée devant le tribunal du chef-lieu, qui la mit en délibéré. Le grand nombre des paysans ne permettait pas de discerner les coupables, au reste ces braves gens, encore vivants, avaient intérêt à gagner leur procès dont l’issue, au contraire, importait peu à défunt Dobriajkine. Le tribunal décida donc que l’assesseur Dobriajkine, coupable d’abus de pouvoir, envers les paysans de Cherche-Noise et de Vanité-Miteuse, avait succombé dans son traineau à une attaque d’apoplexie. »


E. Charrière se contente de transcrire les noms de deux villages (en effaçant au passage
тож pourtant présent à chaque occurrence, qui montre que Borovka est censé être le nom véritable et « Zadiraïlova » le surnom) ; H. Mongault donne les clefs de lecture et permet d’apprécier l’oxymore спесь « morgue, orgueil, superbe, arrogance » associé à
« pouilleux », adjectif auquel (pour des raisons qui tiennent de l’euphémisme ?) il a préféré « miteux ».

La traduction mise en ligne par le Project Gutenberg et due à un certain D. J. Hogarth, sans autre précision, ne comporte pas ce passage. (L’épitaphe de Gogol est donnée comme étant “I shall laugh my bitter laugh” ; je présume qu’il doit s’agir d’une façon de rendre « Πικρῷ λόγῳ μου γελάσομαι » Jérémie, XX, VIII.)

Comme il ne m’a pas été possible de consulter la version d’Anne Coldefy-Faucard (2005, au Cherche-Midi, avec illustrations de Chagall), je ne saurais dire quel sort l’excellente spécialiste a réservé à cette partie de l’ouvrage (à supposer qu’elle y figure, ce qui dépend du texte suivi).


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26 avril 2007

Une petite énigme linguistique chez Trotsky


Léon Trotsky, Ma Vie : Essai autobiographique (1930),
extrait du chapitre II « Les voisins — Premières études » :



(Les lieux cités se trouvent en Ukraine : Elisavetgrad, l’actuelle Kirovohrad, est chef-lieu de région ; Bobrinetz est chef-lieu du district où est né Trotsky.)


« В этом же году, должно быть, я совершил с отцом поездку в Елизаветград. Выехали на рассвете, ехали не спеша, в Бобринце кормили лошадей, к вечеру доехали до Вшивой, которую из вежливости называли Швивой, переждали там до рассвета, потому что под городом шалили грабители. Ни одна из столиц мира — ни Париж, ни Нью-Йорк — не произв ла на меня впоследствии такого впечатления, как Елизаветград, с его тротуарами, зелеными крышами, балконами, магазинами, городовыми и красными шарами ни ниточках. В течение нескольких часов я широко раскрытыми глазами глядел в лицо цивилизации. »



« C’est probablement en cette même année [1885, Trotsky a 6 ans] que mon père m’emmena à Elisavetgrad. Nous partîmes à l’aube, roulant sans hâte; à Bobrinetz, on donna à manger aux chevaux; vers le soir, nous arrivâmes à Vchivaïa, village que par politesse [из Вежливости] on dénommait Chvivaïa; là, nous attendîmes l’aurore parce qu’il y avait des brigands aux environs de la ville. Aucune des capitales du monde — ni Paris, ni New-York — n’a produit sur moi une aussi forte impression que celle que je reçus alors d’Elisavetgrad avec ses trottoirs, ses toits peints en vert, ses balcons, ses magasins, ses agents de police et ses globes rouges pendus à des fils. Durant quelques heures, je pus contempler en face la civilisation. »


[Vchivaïa signifie village pouilleux. Chvivaïa ne veut rien dire. — N.d.T.]

D’après http://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/mavie/mv04.htm




Au premier abord, il s’agit d’un cas classique d’euphémisme (le traducteur, par sa note, accrédite cette opinion) : le nom du village — et il faut se demander sans attendre : pourquoi « Vchivaïa » pour rendre Вшивой « Vchivoï »? — évoquant pour eux вшивый « couvert de poux » et вшивной « pouilleux », adjectifs tirés de Вошь [pluriel Вши]
« pou » (cf. polonais wesz [pluriel wszy], tchèque veš [pluriel vši]), les gens cherchent, dans un souci de décence, de bienséance, à éviter de prononcer des mots malsonnants et, faute de mieux, tournent la difficulté en déformant sciemment ce qui les dérange (tabou linguistique) — ici, métathèse des deux consonnes initiales —, quitte à ce que le résultat n’ait pas grand sens ; ainsi, le Dit des rues de Paris (en octosyllabes, ca 1280-1300), de Guillot de Paris, mentionne au v. 483 « En la ruë de Pute-y-muce » [la pute s’y cache], voie qui existe toujours sous le nom de rue du Petit Musc, dans le quartier du Marais (IVe arrondissement).

Mais pour ce qui est du nom du village ukrainien, c’est là une analyse superficielle, un exemple d’étymologie populaire (malgré l’existence de la Champagne pouilleuse, c’est-à-dire « pauvre, peu fertile »). Les sujets parlants rattachent le toponyme Вшивой à Вши « poux », mais qu’ils en soient persuadés, leur certitude subjective, ne garantit pas qu’ils voient juste ; en réalité, l’origine du nom demeure inexpliquée.



À Moscou, l’église de saint Nicétas (Νικήτας) Martyr, Никита Мученик, est située sur Chvivaïa Gorka [Горка : « tertre, butte, hauteur, monticule, colline, motte, éminence », pour le sens = Холм], Швивая Горка, derrière la Yaouza (Яуза), affluent de la Moskova ; on trouve aussi Vchivaïa Gorka, Вшивая Горка, ces noms me paraissant avoir inspiré les transcriptions adoptées par le traducteur de Trotsky.



On trouve une configuration similaire à Solikamsk, Соликамск.



Voici en outre un passage tiré d’un récit anonyme publié en feuilleton dans The Inter-national Weekly Miscellany Of Literature, Art, and Science (Vol. I, fascicule no 7, publié le 12 août 1850 à New-York), intitulé The Ivory Mine : A Tale of the Frozen Sea, chap. VIII : The Voyage Home, page 213. Comme le titre le laisse entendre, les personnages sont des cher-cheurs d’ivoire fossile, dans l’ancienne Iakoutie (Extrême-Orient sibérien).




Under considerable disadvantages did Sakalar, Ivan, and their friends prepare for the conclusion of their journey. Their provisions were very scanty, and their only hope of replenishing their stores was on the banks of the Vchivaya River, which being in some places pretty rapid might not be frozen over. Sakalar and his friends determined to strike out in a straight line. Part of the ivory had to be concealed and abandoned, to be fetched another time; but as their stock of provisions was so small, they were able to take the principal part. It had been resolved, after some debate, to make in a direct line for the Vchivaya River, and thence to Vijnei-Kolimsk. The road was of a most difficult, and, in part, unknown character; but it was imperative to move in as straight a direction as possible. Time was the great enemy they had to contend with, because their provisions were sufficient for a limited period only.


En quel sens un cours d’eau pourrait-il être qualifié de « pouilleux » ?
Du reste, on a aussi tenté, en désespoir de cause, d’expliquer les Vchivoï et Vchivaïa à partir de formes construites sur le verbe Шить « coudre » ; avec le succès que l’on devine.




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21 avril 2007

Commynes : un rude hiver



And wine comes frozen home in pail


La scène se passe en novembre 1468 à Polleur (en wallon, Poleûr), dans les pays de Bourgogne « de par-deçà » (de landen van herwaarts over) ou Pays-d’en-haut, dans la Belgique actuelle : province de Liège, district de Verviers.









« Par trois jours fut departi le vin, qu’on donnoit chez le duc pour les gens qui en demandoient, à coups de coignée, car il estoit gelé dans les pippes ; et faloit rompre le glaçon qui estoit entier et en faire des pièces que les gens mettoient en un chapeau, ou en un pannier, ainsi qu’ils vouloient

Philippe de Commynes, Mémoires sur Louis XI [livres I à VI], II, XIV, éd. Jean Dufournet (1979), folio no1078, p. 184.

« Par trois jours fut departi le vin que on donnoit chez le duc pour les gens qui en demandoient a coups de congnee, car ilz estoient geléz dedans les pippes et failloit rompre le glasson qui estoit entier et en faire des pieces, que les gens mectoient en ung chapeau ou en ung panier, ainsi qu’ilz vouloient
Philippe de Commynes, Mémoires, II, XIV, éd. Joël Blanchard (2001), Le Livre de Poche, « Lettres gothiques », no4564, p. 214.




Pendant trois jours, on distribua le vin, qu’on donnait chez le duc [de Bourgogne, Charles le Téméraire] à ceux qui en faisaient la demande, à coups de cognée, car il était gelé dans les pipes [futailles d’une contenance variant entre 410 et 650 litres] ; et il fallait casser le bloc de glace et le débiter en morceaux, que les gens mettaient dans un chapeau ou un panier, à leur guise.



L’extrait permet une comparaison superficielle entre deux éditions (à partir de manuscrits différents) destinées à un public rompu à des degrés variables au travail de lecture d’un texte ancien et dont l’autonomie varie en conséquence.

Au lieu de recenser avec minutie les choix qui les distinguent (ponctuation, diacritiques, graphies), je préfère m’en tenir à la mention de deux traits marquant la ligne de sépa-ration.


Jusqu’au milieu du XVIe siècle, dans est extrêmement rare (mais attesté, bien entendu, et même chez Commynes). Si, comme je le crois, il y a eu intervention éditoriale de la part de J. Dufournet, elle répond à un souci de modernisation du texte pour en faciliter l’abord au lecteur.

À plus forte raison dans le cas de failloit/falloit : « falloir », tiré de « faut » (forme fléchie de « faillir »), se répand vers 1450 mais a conservé longtemps des formes communes en
-ill- (seul le subjonctif « faille » s’est maintenu). À titre d’exemple, Montaigne emploie les deux variétés, mais le vérifier n’est pas toujours tâche facile : « c’estoit au lendemain, en la place, qu’il falloit venir à l’execution » (Essais, I, XLIV : Du dormir, Thibaudet & Rat, p. 263) masque « failloit » de l’Exemplaire de Bordeaux.

A contrario, J. Blanchard choisit de passer sous silence qu’« ilz estoient geléz » ne devant s’accorder ni avec gens ni avec coups, le texte en l’état perpétue une bourde de l’amanu-ensis de Commynes ou d’un copiste ultérieur.



Voici comment Michael Jones (Ph. de Commynes, Memoirs. The Reign of Louis XI (1461-1483), Penguin Books, 1972) rend le passage:
For three days the wine, which was given to anyone who asked for it from the duke, had to be hacked out with an axe because it was frozen in the barrels. It was necessary to break the ice, which was whole, into pieces which the servants could then put in their hats or in a basket just as they liked.


Commynes a écrit deux fois « les gens » : la première fois, le traducteur a passivé et modulé en ‘anyone’ mais, se retrouvant démuni pour la seconde occurrence qui est sujet, il a eu recours à la béquille ‘the servants’ qui ne renvoie à rien d’aussi précis dans l’original et donc surtraduit.


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04 avril 2007

Tristram Shandy :
la prétendue « Rodope » de Thrace


La veuve Wadman vient de prier oncle Toby de bien vouloir la débarrasser d’une prétendue poussière dans l’œil (tome IV, volume VIII, chapitre XXIV):

“My uncle Toby […] would have sat quietly upon a sofa from June to January (which, you know, takes in both the hot and cold months), with an eye as fine as the Thracian Rodope’s (Rodope Thracia tam inevitabili fascino instructa, tam exacte oculis intuens attraxit, ut si in illam quis incidisset, fieri non posset quin caperetur.—I know not who.) besides him, without being able to tell, whether it was a black or blue one.

The difficulty was to get my uncle Toby, to look at one at all.”


La citation, nul n’en disconvient, est tirée de The Anatomy of Melancholy, où « Rodope » est mentionnée deux fois :


Third Partition, Section II, Member II, Subsection II :

Other causes of Love-Melancholy, Sight, Being from the Face, Eyes, other parts, and how it pierceth

So doth Calysiris in Heliodorus, lib. 2. Isis Priest, a reverend old man, complain, who by chance at Memphis seeing that Thracian Rodophe, might not hold his eyes off her: 89I will not conceal it, she overcame me with her presence, and quite assaulted my continency which I had kept unto mine old age; I resisted a long time my bodily eyes with the eyes of my understanding; at last I was conquered, and as in a tempest carried headlong.”

89 Pudet dicere, non celabo tamen. Memphim veniens me vicit, et continentiam expugnavit, quam ad senectutem usque servaram, oculis corporis, &c.



Third Partition, Section II, Member II, Subsection III :

Artificial allurements of Love, Causes and Provocations to Lust; Gestures, Clothes, Dower, &c.


That 63 Thracian Rodophe was so excellent at this dumb rhetoric, “that if she had but looked upon any one almost (saith Calisiris) she would have bewitched him, and he could not possibly escape it.”

63 Heliodor. l. 2. Rodolphe Thracia tam inevitabili fascino instructa, tam exacte oculis intuens attraxit, ut si in illam quis incidisset, fieri non posset quin caperetur.



Avant de poursuivre, soulignons la désinvolture avec laquelle sont traités les noms propres: le prêtre d’Isis est appelé tantôt Calysiris, tantôt Calisiris (sachant que la forme correcte est Calasiris, Καλάσιρις) et « Rodope » Rodophe, quand ce n’est pas Rodolphe (prénom germanique, ancêtre de Raoul et inconnu des Anciens).

Les extraits proviennent d’un ouvrage d’Héliodore (« te ofrezco los Trabajos de Persiles, libro que se atreve a competir con Heliodoro, » écrit Cervantès), Histoires éthiopiques (Tὰ Αἰθιοπικά, Æthiopica), le plus souvent désigné par le titre Théagène et Chariclée, où Calasiris, prêtre d’Isis, (II, XXV), narrant un épisode de sa longue vie, présente le personnage qui nous intéresse :


Γίνεται δὲ περὶ ἐμὲ τοιόνδε· γύναιον Θρᾳκικὸν τὴν ὥραν ἀκμαῖον καὶ τὸ κάλλος δεύτερον μετὰ Χαρίκλειαν ἔχουσα, ὄνομα Ῥοδῶπις, οὐκ οἶδ’ ὁπόθεν ἢ ὅπως κακῇ μοίρᾳ τῶν ἐγνωκότων ὁρμηθὲν ἐπεπόλαζε τὴν Αἴγυπτον καὶ ἤδη καὶ εἰς τὴν Μέμφιν ἐκώμαζε, πολλῇ μὲν θεραπείᾳ πολλῷ δὲ πλούτῳ δορυφορουμένη πᾶσι δ’ ἀφροδισίοις θηράτροις ἐξησκημένη· οὐ γὰρ ἦν ἐντυχόντα μὴ ἡλωκέναι, οὕτως ἄφυκτόν τινα καὶ ἀπρόσμαχον ἑταιρίας σαγήνην ἐκ τῶν ὀφθαλμῶν ἐπεσύρετο. Ἐφοίτα δὴ θαμὰ καὶ εἰς τὸν νεὼν τῆς Ἴσιδος ἧς προεφήτευον καὶ τὴν θεὸν συνεχῶς ἐθεράπευε θυσίαις τε καὶ ἀναθήμασι πολυταλάντοις. Αἰσχύνομαι λέγειν ἀλλ’ εἰρήσεται· γίνεται δὴ κἀμοῦ κρείττων ὀφθεῖσα πολλάκις, ἐνίκα τὴν διὰ βίου μοι μελετηθεῖσαν ἐγκράτειαν, ἐπὶ πολύ τε τοῖς σώματος ὀφθαλμοῖς τοὺς ψυχῆς ἀντιστήσας ἀπῆλθον τὸ τελευταῖον ἡττηθεὶς καὶ πάθος ἐρωτικὸν ἐπιφορτισάμενος.



On retrouve, bien entendu, dans ce passage les extraits retenus par Burton et singulièrement celui-ci :

Oὐ γὰρ ἦν ἐντυχόντα μὴ ἡλωκέναι, οὕτως ἄφυκτόν τινα καὶ ἀπρόσμαχον ἑταιρίας σαγήνην ἐκ τῶν ὀφθαλμῶν ἐπεσύρετο.

« Il était impossible de la rencontrer (οὐ γὰρ ἦν ἐντυχόντα) sans être pris (μὴ ἡλωκέναι); personne ne pouvait fuir (ἄφυκτόν), ses yeux traînaient derrière elle (ἐκ τῶν ὀφθαλμῶν ἐπεσύρετο) un long filet d’amour (ἑταιρίας σαγήνην), contre lequel on ne pouvait rien (ἀπρόσμαχον). »

[d’après Pierre Grimal, Romans grecs et latins, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1958]


À comparer :



« Rodope Thracia tam inevitabili fascino instructa, tam exacte oculis intuens attraxit, ut si in illam quis incidisset, fieri non posset quin caperetur. »

« R. de T., capable de jeter un charme si irrésistible, attirant à un tel point par le seul regard captivant de ses yeux, que si quelqu’un s’y prenait, il était impossible qu’il n’y succombât pas. »


On voit que σαγήνη cf. « seine » introduit une métaphore halieutique ou cynégétique (cf. les rets), qui n’apparaît pas en latin, et l’emploi de ἑταιρία pour dire « amour » (qui n’apparaît pas non plus en latin) ne peut pas être neutre. Mais c’est le nom de la femme (thrace, γύναιον Θρᾳκικόν) qui doit retenir notre attention.

Ῥοδῶπις, Rhodopis (« qui a un teint de rose, qui a la fraîcheur de la rose ») — qu’il faut se garder de confondre avec Ῥοδόπη, Rhodope, mentionnée dans un hymne homérique et chez Lucien de Samosate — a été choisie par Héliodore pour sa puissance d’évocation et d’association, car il s’agit d’une célébrité.

Hérodote (II, 134-135) détaille assez longuement la vie de cette courtisane de légende
elle devint si célèbre, qu’il n’y avait personne en Grèce qui ne sût son nom »), compagne de servitude d’Ésope, devenue reine d’Égypte selon certaines versions (Strabon et autres), aurait fait construire la troisième pyramide de Mycérinos à Giza (« a Rhodopide meretricula factam », assure Pline l’Ancien, Hist. Nat. XXXVI, 82) … avec, à l’occasion, confusion avec Nitocris (Νίτωκρις, Nt-ἰḳrt).



La notoriété de la belle au regard ensorceleur lui a valu de voir son nom passer dans un proverbe :

Ἅπανθ’ ὅμοια καὶ Ῥοδῶπις ἡ καλή

« Nous sommes tous logés à la même enseigne, même la belle Rhodopis »

(il existe d’autres interprétations).









Le manuscrit de Théagène et Chariclée fut découvert à l’occasion de la mise à sac du palais et du pillage de la bibliothèque de Mathias Ier Corvin (Hunyadi Mátyás) à Buda en 1526 et le texte en fut imprimé à Bâle en février 1534. Jacques Amyot en assura la traduction en français en 1547. En 1552 parut à Bâle la traduction latine due à Stanislaus Warsche-wiczki, version dont Thomas Underdowne tira son Aethiopian Historie en 1569. On voit que Burton cite le latin de Warschewiczki, Sterne lui emboitant le pas.

Pace Melvyn New et Guy Jouvet, j’ai l’impression que le ‘I know not who’ de Sterne porte sur Rodope Thracia et que, par conséquent, notre auteur n’a pas lu Underdowne.

Ayant cité Cervantès à ce propos, je précise que la 1ère édition d’Etiópicas date de 1554 (le traducteur en étant « un secreto amigo de su patria ») et qu’elle était une adaptation du texte d’Amyot.



Warschewiczki et, à sa suite, Underdowne, n’employant que la forme Rhodopis, d’où pro-vient la « Rodop(h)e » de Robert Burton, lecteur d’Hérodote ? Enfin, il est un peu surpre-nant que Sterne, constatant qu’il s’agit d’une femme de Thrace au nom à l’évidence grec, ne rétablisse pas le groupe initial Rh- ; il est vrai qu’il n’a fait que suivre Burton.



Le nom de Ῥοδῶπις / Rhodopis apparaît aussi dans un récit intercalaire chez Achille Tatius (Ἀχιλλεὺς Τάτιος), Leucippé et Clitophon (κατὰ Λευκίππην καὶ Κλειτοφῶντα), livre VIII, chapitre 12, à propos de l’histoire de l’eau du Styx.


La flexion de Ῥοδῶπις suit tantôt un thème en *-i- (acc. Ῥοδῶπιν, gén. Ῥοδώπιος), tantôt un thème en dentale (gén. Ῥοδώπιδος ; abl. Rhodopide, chez Pline).



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Saint-Simon :
un traitement expéditif et autres anecdotes


Un passage des Mémoires, de Saint-Simon, se rapportant à 1693 :



« Mon père fut heureux dans plusieurs de ses différentes sortes de domesti-ques1, qui firent des fortunes considérables. […]

Entre d’autres sortes de domestiques de mon père, il eut un secrétaire dont le fils, connu sous le nom de du Fresnoy, devint dans les suites un des plus accrédités commis de M. de Louvois, et qui n’a jamais oublié d’où il étoit parti. Sa femme fut cette Mme du Fresnoy si connue par sa beauté conservée jusque dans la dernière vieillesse, pour qui le crédit de M. de Louvois fit créer une charge de dame du lit de la reine qui a fini avec elle, parce qu’avec la rage de la cour elle ne pouvoit être dame et ne vouloit pas être femme de chambre.

Il eut encore deux chirurgiens domestiques qui se rendirent célèbres et riches: Bienaise, par l’invention de l’opération de l’anévrisme ou de l’artère piquée; Arnaud, pour celle des descentes2. Sur quoi je ne puis me tenir3 de raconter que depuis qu’il fut revenu chez lui, et devenu considérable dans son métier, un jeune abbé fort débauché alla lui en montrer une qui l’in-commodoit fort dans ses plaisirs. Arnaud le fit étendre sur un lit de repos4 pour le visiter5, puis lui dit que l’opération étoit si pressée qu’il n’y avoit pas un moment à perdre, ni le temps de retourner chez lui. L’abbé, qui n’avoit pas compté sur rien de si instant6, voulut capituler7, mais Arnaud tint ferme et lui promit d’avoir grand soin de lui. Aussitôt il le fait saisir par ses garçons8 et avec l’opération de la descente lui en fit une autre qui n’est que trop commune en Italie aux petits garçons dont on espère de belles voix9. Voilà l’abbé aux hauts cris, aux fureurs, aux menaces. Arnaud, sans s’émou-voir, lui dit que s’il vouloit mourir incessamment il n’avoit qu’à continuer ce vacarme, que s’il vouloit guérir et vivre il falloit surtout se calmer et se tenir dans une grande tranquillité. Il guérit et vouloit tuer Arnaud, qui s’en gara10 bien, et le pauvre abbé en fut pour ses plaisirs11. »


1 Il s’agit de personnes attachées à la maison du duc et y occupant des fonctions impor-tantes; elles y sont à demeure.

2 En français classique, descente, outre le sens usuel (« à sa descente du carrosse »), avait les acceptions suivantes : « descendance », « attaque brusque, offensive » et « descente d’organe ; hernie (abdominale) ». Ac. 4e éd., 1762 : « Hernie, rupture, incommodité qui consiste dans le déplacement des boyaux. Il est mort d’une descente. Le brayer [bandage] est pour soulager ceux qui ont une descente. » — Cf. anglais ‘rupture’ « hernie abdominale ».

3 « m’empêcher, me retenir ».

4 « Lit de repos, sorte de petit lit bas et sans rideau, où l’on se repose pendant le jour. » Littré.

5 « Examiner, ausculter (un malade), sonder (une plaie). »

6 « qui ne s’était pas attendu à quoi que ce soit d’aussi urgent »

7 « Parlementer, traiter de la reddition d’une place » Ac. 1re éd., 1694. Mais le verbe est employé ici au sens usuel de « négocier, discuter », cf. Retz: « Était-il possible que vous voulussiez qu’une faculté de théologie capitulât avec le pape ? »

8 « aides, assistants. »

9 Opération à la suite de laquelle on les appelait des castrats. On songe à Candide, ch. XII : « Je suis né à Naples; ߪ on y chaponne deux ou trois mille enfants tous les ans; les uns en meurent, les autres acquièrent une voix plus belle que celle des femmes, les autres vont gouverner
des états
», ce dernier trait étant une allusion à Farinelli.

10 « s’en préserva, s’en protégea ». Dans l’histoire du français, gare et garage appar-tiennent d’abord au vocabulaire de la navigation maritime et fluviale : abri, mouillage. Ce sont de lointains parents de l’anglais aware, beware.

11 « avait perdu ses plaisirs »; nous disons encore il en a été pour sa peine, pour ses frais.



À propos de Mme du Fresnoy, autre éclairage, avec coup de griffe de Mme de Sévigné (À Madame de Grignan — À Sainte-Marie du faubourg, vendredi 29ème janvier 1672, jour de saint François de Sales, et jour que vous fûtes mariée):


« Hier au soir, Mme du Fresnoy soupa chez nous. C’est une nymphe, c’est une divinité, mais Mme Scarron, Mme de La Fayette et moi, nous voulûmes la comparer à Mme de Grignan. Et nous la trouvâmes cent piques [arme ancienne, d’où mesure de longueur: 5 pieds = env. 1,60 m] au-dessous, non pas pour l’air et pour le teint, mais ses yeux sont étranges, son nez n’est pas compa-rable au vôtre, sa bouche n’est point finie ; la vôtre est parfaite. Et elle est tellement recueillie dans sa beauté, que je trouvai qu’elle ne dit précisément que les paroles qui lui siéent bien ; il est impossible de se la représenter parlant communément et d’affection sur quelque chose. »



Mais voici un éreintage (ou éreintement):



« Avant la maréchale de Rochefort, Louvois avoit aimé éperdument madame Du Fresnoy, femme d’un de ses commis, et la plus belle de son temps. Celle-ci, comme l’on dit, lui fit bien voir du pays, le traita comme un petit garçon, et lui fit faire bien des sottises : mais parce qu’il sut habilement faire entrer le Roi dans sa confidence, qui de son côté faisoit beaucoup de choses mal à propos pour madame de Montespan, bien loin que cet amour fît tort à Louvois, on fit pour cette femme une charge toute nouvelle en France, de dame du lit de la Reine, sur le modèle des dames du lit d’Angleterre [Groom of the Stole, 1660–1837] : charge qui donnoit à madame Du Fresnoy toutes les entrées et les prérogatives des dames de la première qualité, mais ne l’empêchoit pas d’être la femme d’un commis et la fille d’un apothicaire. Je ne crois pas que cette digression soit inutile pour faire voir quelles ont été les mœurs et quelle a été la prostitution de ce siècle, que je mettrois encore dans un plus beau jour si je disois en détail, comme il est vrai, combien ce qu’il y avoit de l’un et de l’autre sexe étoit appliqué à faire sa cour à cette femme, qui de son côté y répondoit avec toute l’insolence que donne la beauté et la prospérité, jointes à une basse naissance et à fort peu d’esprit. »

Charles-Auguste, marquis de La Fare (1644-1712),
chapitre VIII [1675] de ses Mémoires,
éd. (1828) de Louis Jean Nicolas Monmerqué, p. 223












Annexes

Autres occurrences chez Saint-Simon de descente en tant que terme du vocabulaire médi-cal:

1698 :

« Le maréchal de Villeroy, si galant encore à son âge [cinquante-quatre ans], si paré, d’un si grand air, si adroit aux exercices et qui se piquoit tant d’être bien à cheval et d’y fatiguer [se donner du mal, de la peine, se démener] plus que personne, courut si bien le cerf à Fontainebleau, sans nécessité, qu’il mani-festa au monde deux grosses descentes, une de chaque côté, dont personne ne s’étoit jamais douté, tant il les avoit soigneusement cachées. Un accident terrible le surprit à la chasse. On eut peine à le rapporter à bras. Il voulut dérober [dissimuler, cacher] à la cour le spectacle de cette sorte de honte pour un homme si bien fait encore, et si fort homme à bonnes fortunes. Il se fit emporter dès le lendemain sur un brancard à Villeroy, puis gagner la Seine et à Paris en bateau. Maréchal, fameux chirurgien, lui fit la double opération avec un succès qui surprit les connoisseurs en cet art, et le rappela à la vie qu’il fut sur le point de perdre plus d’une fois. Le roi parut s’y intéresser beaucoup. Il y gagna la guérison radicale de ses deux descentes. »

1710 :

« Mme de La Vallière mourut en ce temps-ci aux Carmélites de la rue Saint-Jacques, où elle avoit fait profession le 3 juin 1675, sous le nom de sœur Marie de la Miséricorde, à trente et un ans. Sa fortune, et la honte; la modestie, la bonté dont elle en usa; la bonne foi de son cœur sans aucun autre mélange; tout ce qu’elle employa pour empêcher le roi d’éterniser la mémoire de sa foiblesse et de son péché en reconnoissant et légitimant les enfants qu’il eut d’elle; ce qu’elle souffrit du roi et de Mme de Montespan; ses deux fuites de la cour, la première aux Bénédictines de Saint-Cloud, où le roi alla en personne se la faire rendre, prêt à commander de brûler le couvent, l’autre aux Filles de Sainte-Marie de Chaillot, où le roi envoya M. de Lauzun, son capitaine des gardes, avec main-forte pour enfoncer le couvent, qui la ramena; cet adieu public si touchant à la reine, qu’elle avoit toujours respectée et ménagée, et ce pardon si humble qu’elle lui demanda prosternée à ses pieds devant toute la cour, en partant pour les Carmélites; la pénitence si soutenue tous les jours de sa vie, fort au-dessus des austérités de sa règle; cette fuite exacte des emplois de la maison, ce souvenir si continuel de son péché, cet éloignement constant de tout commerce, et de se mêler de quoi que ce fût, ce sont des choses qui pour la plupart ne sont pas de mon temps, ou qui sont peu de mon sujet, non plus que la foi, la force et l’humilité qu’elle fit paroître à la mort du comte de Vermandois, son fils.


Mme la princesse de Conti [fille de Louis XIV et de la duchesse de La Vallière] lui rendit toujours de grands devoirs et de grands soins, qu’elle éloignoit [espa-çait] et qu’elle abrégeoit autant qu’il lui étoit possible. Sa délicatesse natu-relle avoit infiniment souffert de la sincère âpreté de sa pénitence de corps et d’esprit, et d’un cœur fort sensible dont elle cachoit tout ce qu’elle pouvoit. Mais on découvrit qu’elle l’avoit portée jusqu’à s’être entièrement abstenue de boire pendant toute une année, dont elle tomba malade à la dernière extrémité. Ses infirmités s’augmentèrent, elle mourut enfin d’une descente, dans de grandes douleurs, avec toutes les marques d’une grande sainteté, au milieu des religieuses dont sa douceur et ses vertus l’avoient rendue les délices, et dont elle se croyoit et se disait sans cesse être la dernière, indigne de vivre parmi des vierges. Mme la princesse de Conti ne fut avertie de sa maladie, qui fut fort prompte, qu’à l’extrémité. Elle y courut et n’arriva que pour la voir mourir. Elle parut d’abord fort affligée, mais elle se consola bientôt. Elle reçut sur cette perte les visites de toute la cour. Elle s’attendoit à celle du roi, et il fut fort remarqué qu’il n’alla point chez elle.


Il avoit conservé pour Mme de La Vallière une estime et une considération sèche dont il s’expliquoit même rarement et courtement. Il voulut pourtant que la reine et les deux dauphines l’allassent voir et qu’elles la fissent asseoir, elle et Mme d’Épernon, quoique religieuses, comme duchesses qu’elles avoient été, ce que je crois avoir remarqué ailleurs. Il parut peu touché de sa mort, il en dit même la raison: c’est qu’elle étoit morte pour lui du jour de son entrée aux Carmélites. Les enfants de Mme de Montespan furent très-mortifiés de ces visites publiques reçues à cette occasion, eux qui en pareille circonstance n’en avoient osé recevoir de marquée. Ils le furent bien autre-ment quand ils virent Mme la princesse de Conti draper [prendre le deuil], contre tout usage, pour une simple religieuse, quoique mère; eux qui n’en avoient point, et qui, pour cette raison, n’avoient osé jusque sur eux-mêmes porter la plus petite marque de deuil à la mort de Mme de Montespan. Le roi ne put refuser cette grâce à Mme la princesse de Conti, qui le lui demanda instamment, et qui ne fut guère de son goût. Les autres bâtards essuyèrent ainsi cette sorte d’insulte que le simple adultère fit au double dont ils étoient sortis, et qui rendit sensible à la vue de tout le monde la monstrueuse horreur de leur plus que ténébreuse naissance, dont ils furent cruellement piqués. »



1721 :

« Clément XI [Gianfrancesco Albani (1649-1721), 241e pape (1700-1721)], qui avait plusieurs descentes, menaçoit d’une fin prochaine et prompte. Il étoit fort gros, rompu [cf. rupture] aussi au nombril, relié de partout et soutenu par une espèce de ventre d’argent, en sorte que l’accident le plus léger et le plus imprévu suffisoit pour l’emporter brusquement, comme il arriva en effet. »





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03 avril 2007

Praxitèle au Louvre :
Apollo Sauroctone, complément d'enquête


Extrait de l’article dû à la plume de Martine Hélène Fourmont que l’Encyclopædia Universalis11 consacre à Praxitèle:

« Avec l’Apollon Sauroctone, Praxitèle recourt au pittoresque : le jeune dieu joue avec un lézard placé sur un tronc d’arbre. Cette composition paraît fortement influencée par la peinture : la complexité même du mouvement des courbes et des contre-courbes du corps, développées en plusieurs plans, apparente le Sauroctone à une œuvre graphique. »

L’illustration voisine est légendée :

« Apollon Sauroctone (Tueur de lézard), copie romaine d’après un original de Praxitèle, vers 350 av. J.-C., marbre. Hauteur: 149 cm. Musée du Louvre, Paris. »


Ce passage a le mérite d’exonérer Alain Pasquier, un des commissaires de l’exposition Praxitèle au Louvre, de la bourde « l’Apollon Sauroctone (qui joue avec un lézard) » que je relevais [dimanche 25 mars] dans l’article d’Emmanuel de Roux et de montrer comment la confusion a pu germer dans l’esprit du journaliste.


On trouve à l’adresse
http://mini-site.louvre.fr/praxitele/html/1.4.6_fr.html
mention de « Phryné, fille d’Epiktès, originaire de Thespies en Béotie » : il faut corriger en Epiclès (Ἐπικλῆς) ; du moins la phrase indique-t-elle le lieu de naissance exact de la courtisane, que l’exposition donne pour originaire tantôt de cette localité [cf. « Φρύνη ᾿Επικλέους Θεσπική »], tantôt de Thèbes (ce qui est faux).





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