04 avril 2007

Tristram Shandy :
la prétendue « Rodope » de Thrace


La veuve Wadman vient de prier oncle Toby de bien vouloir la débarrasser d’une prétendue poussière dans l’œil (tome IV, volume VIII, chapitre XXIV):

“My uncle Toby […] would have sat quietly upon a sofa from June to January (which, you know, takes in both the hot and cold months), with an eye as fine as the Thracian Rodope’s (Rodope Thracia tam inevitabili fascino instructa, tam exacte oculis intuens attraxit, ut si in illam quis incidisset, fieri non posset quin caperetur.—I know not who.) besides him, without being able to tell, whether it was a black or blue one.

The difficulty was to get my uncle Toby, to look at one at all.”


La citation, nul n’en disconvient, est tirée de The Anatomy of Melancholy, où « Rodope » est mentionnée deux fois :


Third Partition, Section II, Member II, Subsection II :

Other causes of Love-Melancholy, Sight, Being from the Face, Eyes, other parts, and how it pierceth

So doth Calysiris in Heliodorus, lib. 2. Isis Priest, a reverend old man, complain, who by chance at Memphis seeing that Thracian Rodophe, might not hold his eyes off her: 89I will not conceal it, she overcame me with her presence, and quite assaulted my continency which I had kept unto mine old age; I resisted a long time my bodily eyes with the eyes of my understanding; at last I was conquered, and as in a tempest carried headlong.”

89 Pudet dicere, non celabo tamen. Memphim veniens me vicit, et continentiam expugnavit, quam ad senectutem usque servaram, oculis corporis, &c.



Third Partition, Section II, Member II, Subsection III :

Artificial allurements of Love, Causes and Provocations to Lust; Gestures, Clothes, Dower, &c.


That 63 Thracian Rodophe was so excellent at this dumb rhetoric, “that if she had but looked upon any one almost (saith Calisiris) she would have bewitched him, and he could not possibly escape it.”

63 Heliodor. l. 2. Rodolphe Thracia tam inevitabili fascino instructa, tam exacte oculis intuens attraxit, ut si in illam quis incidisset, fieri non posset quin caperetur.



Avant de poursuivre, soulignons la désinvolture avec laquelle sont traités les noms propres: le prêtre d’Isis est appelé tantôt Calysiris, tantôt Calisiris (sachant que la forme correcte est Calasiris, Καλάσιρις) et « Rodope » Rodophe, quand ce n’est pas Rodolphe (prénom germanique, ancêtre de Raoul et inconnu des Anciens).

Les extraits proviennent d’un ouvrage d’Héliodore (« te ofrezco los Trabajos de Persiles, libro que se atreve a competir con Heliodoro, » écrit Cervantès), Histoires éthiopiques (Tὰ Αἰθιοπικά, Æthiopica), le plus souvent désigné par le titre Théagène et Chariclée, où Calasiris, prêtre d’Isis, (II, XXV), narrant un épisode de sa longue vie, présente le personnage qui nous intéresse :


Γίνεται δὲ περὶ ἐμὲ τοιόνδε· γύναιον Θρᾳκικὸν τὴν ὥραν ἀκμαῖον καὶ τὸ κάλλος δεύτερον μετὰ Χαρίκλειαν ἔχουσα, ὄνομα Ῥοδῶπις, οὐκ οἶδ’ ὁπόθεν ἢ ὅπως κακῇ μοίρᾳ τῶν ἐγνωκότων ὁρμηθὲν ἐπεπόλαζε τὴν Αἴγυπτον καὶ ἤδη καὶ εἰς τὴν Μέμφιν ἐκώμαζε, πολλῇ μὲν θεραπείᾳ πολλῷ δὲ πλούτῳ δορυφορουμένη πᾶσι δ’ ἀφροδισίοις θηράτροις ἐξησκημένη· οὐ γὰρ ἦν ἐντυχόντα μὴ ἡλωκέναι, οὕτως ἄφυκτόν τινα καὶ ἀπρόσμαχον ἑταιρίας σαγήνην ἐκ τῶν ὀφθαλμῶν ἐπεσύρετο. Ἐφοίτα δὴ θαμὰ καὶ εἰς τὸν νεὼν τῆς Ἴσιδος ἧς προεφήτευον καὶ τὴν θεὸν συνεχῶς ἐθεράπευε θυσίαις τε καὶ ἀναθήμασι πολυταλάντοις. Αἰσχύνομαι λέγειν ἀλλ’ εἰρήσεται· γίνεται δὴ κἀμοῦ κρείττων ὀφθεῖσα πολλάκις, ἐνίκα τὴν διὰ βίου μοι μελετηθεῖσαν ἐγκράτειαν, ἐπὶ πολύ τε τοῖς σώματος ὀφθαλμοῖς τοὺς ψυχῆς ἀντιστήσας ἀπῆλθον τὸ τελευταῖον ἡττηθεὶς καὶ πάθος ἐρωτικὸν ἐπιφορτισάμενος.



On retrouve, bien entendu, dans ce passage les extraits retenus par Burton et singulièrement celui-ci :

Oὐ γὰρ ἦν ἐντυχόντα μὴ ἡλωκέναι, οὕτως ἄφυκτόν τινα καὶ ἀπρόσμαχον ἑταιρίας σαγήνην ἐκ τῶν ὀφθαλμῶν ἐπεσύρετο.

« Il était impossible de la rencontrer (οὐ γὰρ ἦν ἐντυχόντα) sans être pris (μὴ ἡλωκέναι); personne ne pouvait fuir (ἄφυκτόν), ses yeux traînaient derrière elle (ἐκ τῶν ὀφθαλμῶν ἐπεσύρετο) un long filet d’amour (ἑταιρίας σαγήνην), contre lequel on ne pouvait rien (ἀπρόσμαχον). »

[d’après Pierre Grimal, Romans grecs et latins, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1958]


À comparer :



« Rodope Thracia tam inevitabili fascino instructa, tam exacte oculis intuens attraxit, ut si in illam quis incidisset, fieri non posset quin caperetur. »

« R. de T., capable de jeter un charme si irrésistible, attirant à un tel point par le seul regard captivant de ses yeux, que si quelqu’un s’y prenait, il était impossible qu’il n’y succombât pas. »


On voit que σαγήνη cf. « seine » introduit une métaphore halieutique ou cynégétique (cf. les rets), qui n’apparaît pas en latin, et l’emploi de ἑταιρία pour dire « amour » (qui n’apparaît pas non plus en latin) ne peut pas être neutre. Mais c’est le nom de la femme (thrace, γύναιον Θρᾳκικόν) qui doit retenir notre attention.

Ῥοδῶπις, Rhodopis (« qui a un teint de rose, qui a la fraîcheur de la rose ») — qu’il faut se garder de confondre avec Ῥοδόπη, Rhodope, mentionnée dans un hymne homérique et chez Lucien de Samosate — a été choisie par Héliodore pour sa puissance d’évocation et d’association, car il s’agit d’une célébrité.

Hérodote (II, 134-135) détaille assez longuement la vie de cette courtisane de légende
elle devint si célèbre, qu’il n’y avait personne en Grèce qui ne sût son nom »), compagne de servitude d’Ésope, devenue reine d’Égypte selon certaines versions (Strabon et autres), aurait fait construire la troisième pyramide de Mycérinos à Giza (« a Rhodopide meretricula factam », assure Pline l’Ancien, Hist. Nat. XXXVI, 82) … avec, à l’occasion, confusion avec Nitocris (Νίτωκρις, Nt-ἰḳrt).



La notoriété de la belle au regard ensorceleur lui a valu de voir son nom passer dans un proverbe :

Ἅπανθ’ ὅμοια καὶ Ῥοδῶπις ἡ καλή

« Nous sommes tous logés à la même enseigne, même la belle Rhodopis »

(il existe d’autres interprétations).









Le manuscrit de Théagène et Chariclée fut découvert à l’occasion de la mise à sac du palais et du pillage de la bibliothèque de Mathias Ier Corvin (Hunyadi Mátyás) à Buda en 1526 et le texte en fut imprimé à Bâle en février 1534. Jacques Amyot en assura la traduction en français en 1547. En 1552 parut à Bâle la traduction latine due à Stanislaus Warsche-wiczki, version dont Thomas Underdowne tira son Aethiopian Historie en 1569. On voit que Burton cite le latin de Warschewiczki, Sterne lui emboitant le pas.

Pace Melvyn New et Guy Jouvet, j’ai l’impression que le ‘I know not who’ de Sterne porte sur Rodope Thracia et que, par conséquent, notre auteur n’a pas lu Underdowne.

Ayant cité Cervantès à ce propos, je précise que la 1ère édition d’Etiópicas date de 1554 (le traducteur en étant « un secreto amigo de su patria ») et qu’elle était une adaptation du texte d’Amyot.



Warschewiczki et, à sa suite, Underdowne, n’employant que la forme Rhodopis, d’où pro-vient la « Rodop(h)e » de Robert Burton, lecteur d’Hérodote ? Enfin, il est un peu surpre-nant que Sterne, constatant qu’il s’agit d’une femme de Thrace au nom à l’évidence grec, ne rétablisse pas le groupe initial Rh- ; il est vrai qu’il n’a fait que suivre Burton.



Le nom de Ῥοδῶπις / Rhodopis apparaît aussi dans un récit intercalaire chez Achille Tatius (Ἀχιλλεὺς Τάτιος), Leucippé et Clitophon (κατὰ Λευκίππην καὶ Κλειτοφῶντα), livre VIII, chapitre 12, à propos de l’histoire de l’eau du Styx.


La flexion de Ῥοδῶπις suit tantôt un thème en *-i- (acc. Ῥοδῶπιν, gén. Ῥοδώπιος), tantôt un thème en dentale (gén. Ῥοδώπιδος ; abl. Rhodopide, chez Pline).



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15 mars 2007

Tristram Shandy : Doctor Paidagunes


Tome III, Volume VI, Chapitre XI :


“[…] it was Yorick’s custom, which I suppose a general one with those of his profession, on the first leaf of every sermon which he composed, to chronicle down the time, the place, and the occasion of its being preached: to this, he was ever wont to add some short comment or stricture upon the sermon itself, seldom, indeed, much to its credit:—For instance, This sermon upon the Jewish dispensation—I don’t like it at all;—Though I own there is a world of Water-Landish knowledge in it;—but ’tis all tritical, and most tritically put together.— This is but a flimsy kind of a composition; what was in my head when I made it?

—N.B. The excellency of this text is, that it will suit any sermon,—and of this sermon,—that it will suit any text.—

—For this sermon I shall be hanged,—for I have stolen the greatest part of it. Doctor Paidagunes found me out. Set a thief to catch a thief.—”



Le contexte montre qu’à l’évidence il s’agit d’un docteur en théologie (divinity). Hormis cette certitude…


À supposer que Paidagunes soit la « forme féminine de pédagogue » (Charles Mauron, note 361 p. 619), elle a dû sortir tout armée de la tête de Sterne, bafouant allègrement les règles qui, d’ordinaire, président à la formation des noms composés en grec classique (où, d’ailleurs, παιδαγωγός désignait [l’esclave] accompagnant — à l’aller et au retour — le garçon de la maison de ses parents à celle du maître d’école [διδάσκαλος, παιδευτής], qui faisait la classe chez lui).

Howard Anderson, p. 300 : ‘the reference is contemptuous of pedantry’, et Graham Petrie, note p. 647 : ‘‘Dr. She-pedagogue’, expressing Sterne’s contempt for pedants’, mais je n’y verrais que de la misogynie.

Melvyn New (note p. 694) estime qu’il serait « plus correct » d’écrire Paedagunes ; mais, dans ce cas, pourquoi pas Paedagynes ? D’ailleurs, Sterne translittère au lieu de trans-crire, invitant peut-être à une lecture ‘paid a gin’ ou ‘paid a guinea’ (‘paid a gown’ serait plus en situation).


Le néerlandais connaît pedagoog au masculin et pedagoge au féminin ; en admettant — ce dont je persiste à douter — que Sterne ait eu l’intention d’inventer une pseudo-forme en grec classique correspondant à pedagoge, on aura du mal à me faire croire que **paidago-gyne / παιδαγωγυνή ** n’ait pas été à sa portée. On peut toujours supposer (sans en apporter le moindre début de preuve) que c’est ce que l’auteur avait écrit, que le mot a été amputé à l’imprimerie et que la forme fautive a échappé au correcteur et au relecteur.

Il n’en resterait pas moins que nul n’a cherché à justifier l’emploi (éventuel) de « péda-gogue au féminin » pour « pédant », avec « au féminin » tenant lieu d’intensif (cf. « bas-bleu »), alors qu’il s’agit d’un théologien.

Comment expliquer le -s de Paidagunes ?






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26 février 2007

Tristram Shandy : cum grano salis


Tome I, volume II, chapitre IV :

Writers of my stamp have one principle in common with painters. Where an exact copying makes our pictures less striking, we choose the less evil; deeming it even more pardonable to trespass against truth, than beauty. This is to be understood cum grano salis; but be it as it will,—as the parallel is made more for the sake of letting the apostrophe cool, than any thing else,—’tis not very material whether upon any other score the reader approves of it or not.”


Léon De Wailly (1882), p. 102 et Charles Mauron, p. 98 + note 93 p. 605 laissent l’expression latine telle quelle, Mauron ajoutant en note la traduction littérale. Guy Jouvet (p. 121 + note p. 919) cite le syntagme de l’original, introduit son équi-valent par « je veux dire » et explique en note.


Les exemples à date ancienne chez les auteurs de langue française sont rares :

« La forme de souvenirs m’a paru commode pour exprimer certaines nuances de pensée que mes autres écrits ne rendaient pas. Je ne me suis nullement proposé de fournir des renseignements par avance à ceux qui feront sur moi des notices ou des articles. Ce qui est une qualité dans l’histoire eût été ici un défaut ; tout est vrai dans ce petit volume, mais non de ce genre de vérité qui est requis pour une bio-graphie universelle. Bien des choses ont été mises afin qu’on sourie ; si l’usage l’eût permis, j’aurais dû écrire plus d’une fois à la marge : cum grano salis. »

Ernest Renan, Souvenirs d’enfance et de jeunesse (publiés en 1876-1882), Préface


Le Larousse du XXe Siècle précise : « Locution latine dans laquelle sel a le sens figuré de enjouement, de badinage, et que l’on emploie pour faire entendre que ce qu’on dit ne doit pas être pris au sérieux. »


Kœssler & Derocquigny (dont la 1re édition remonte à 1928) :

Grain of salt (with a —) : The statement is to be accepted with a grain of salt, ou, en lat. « moderne », cum grano salis, cette allégation ne doit être accep-tée, accueillie qu’avec réserve, sous bénéfice d’inventaire, non sans en rabattre, non sans faire la part de l’exagération paradoxale, il faut en prendre et en laisser.





L’explication — assez répandue — par un passage de l’Histoire naturelle de Pline (In sanctuariis Mithridatis, maximi regis, deuicit Cn. Pompeius inuenit in pecu-liari commentario ipsius manu conpositionem antidoti e II nucibus siccis, item ficis totidem et rutæ foliis XX simul tritis, addito salis grano: ei, qui hoc ieiunus sumat, nullum uenenum nociturum illo die. Contra rabiosi quoque canis morsum a ieiuno homine commanducati inlitique præsenti remedio esse dicuntur) n’est pas à prendre au sérieux.

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21 février 2007

Tristram Shandy : Agrippine et la mort de son fils


Laurence Sterne écrit (Tristram Shandy, tome III, volume V, chapitre II) :

When Agrippina was told of her son’s death, Tacitus informs us, that, not being able to moderate the violence of her passions, she abruptly broke off her work—

Traduction de Charles Mauron, Garnier-Flammarion no371, p. 314 + note 285 p. 615 :

« Lorsque Agrippine285 apprit la mort de son fils, ne pouvant modérer, nous ap-prend Tacite, la violence de sa douleur, elle interrompit brusquement son travail. »

285. Voir The Anatomy of Melancholy, II, III, V, qui donne quatre vers de Tacite sur ce sujet.



Tacite, nul ne le contestera, étant plus célèbre pour ses ouvrages en prose que pour ses poèmes, il est légitime que le lecteur donne libre cours à sa curiosité et aille s’informer à la source.


Richard Burton, The Anatomy of Melancholy,
Second Partition, Section Three, Member Five:
Against vain fears, sorrows for death of friends, or otherwise

“[…] as Tacitus of Agrippina, not able to moderate her passions. So when she heard her son was slain, she abruptly broke off her work, changed counten-ance and colour, tore her hair, and fell a-roaring downright.

—subitus miseræ color ossa reliquit,
Excussi manibus radii, reuolutaque pensa:
Euolat infelix et fœmineo ululatu
Scissa comam—

“The colour suddenly fled her cheek, the distaff forsook her hand, the reel revolved, and with dishevelled locks she broke away, wailing as a woman.”


La femme qualifiée à deux reprises de « malheureuse » (misera, infelix) est la mère d’Eury-ale et la scène se passe au chant IX de l’Énéide (v. 475-478).

Cette citation — telle qu’elle apparaît chez Burton — contient une curiosité : alors que le texte de Virgile, réutilisant une formule déjà présente au chant III (v. 308 deriguit visu in medio, calor ossa reliquit ; voir les Essais, I, II), porte calor « chaleur » (soudain, la chaleur abandonna les os de la malheureuse), le mot devient color « couleur » (‘The colour sud-denly fled her cheek’) : il a pu y avoir contamination d’un passage d’Horace (Épodes, XVII: Ad Canidiam ueneficam, v. 21-22), fugit iuuentas et uerecundus color / reliquit ossa pelle amicta lurida « ma jeunesse a fui, et les belles couleurs se sont effacées de la peau livide de mes os desséchés » (Leconte de Lisle).

Un détail m’intrigue : les éditions de The Anatomy of Melancholy ont beau renvoyer au livre III des Annales de Tacite, je me demande où et en quels termes le mémorialiste décrit la réaction d’Agrippine « apprenant la mort de son fils ».

Quelqu’un a-t-il une opinion ?

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19 février 2007

Cornelius Gallus (II) : Tristram Shandy


À la suite de Pline et d’autres compilateurs, Montaigne mentionne donc (I, XIX/XX : Que philosopher, c’est apprendre à mourir), parmi d’autres, la mort du préteur Cornelius Gallus en plein coït.

(Pour la petite histoire, dans la version des Essais prétendument complète disponible sur Internet grâce au Project Gutenberg et à laquelle il manque le chap. XII du second livre : l’Apologie de Raimond Sebond, qui — pour donner un ordre de grandeur — va de la page 415 à la page 589 dans la Pléiade, Cornelius Gallus n’est plus ‘praetor’ mais ‘proctor’ : « appa-riteur », qui, aux Etats-Unis, veille à la régularité du déroulement des épreuves d’examen dans les Universités ; ‘proctor’ est une forme syncopée, remontant au moyen-anglais, de procurator.)



Laurence Sterne, à son tour, emprunte aux Essais, et voici le parti qu’il en tire :



Tristram Shandy, tome III, volume V, chapitre 4 :


“—And lastly—for all the choice anecdotes which history can produce of this matter, continued my father,—this, like the gilded dome which covers in the fabric—crowns all.—


’Tis of Cornelius Gallus, the praetor—which, I dare say, brother Toby, you have read.—I dare say I have not, replied my uncle.—He died, said my father<,> as *************** —And if it was with his wife, said my uncle Toby—there could be no hurt in it.— That’s more than I know—replied my father.”


« Et, pour finir, l’Histoire aura beau abonder en anecdotes exemplaires sur ce sujet, poursuivit mon père, voici celle qui, telle le dôme doré qui surmonte l’édifice, en est le couronnement.

Elle se rapporte à Cornelius Gallus, le préteur, et j’imagine, frère Tobie, que tu l’as lue. — Je crois bien que non, répondit mon oncle. — Il mourut, dit mon père, à l’instant où *************** — Puisque c’était avec sa femme, dit mon oncle Tobie, où était le mal ? — C’est trop me demander, répondit mon père. » [“And if ” = “ if ”]




Tristram Shandy, tome III, volume V, chapitre 12 :




“—But to return to my mother.



My uncle Toby’s opinion, Madam, ‘that there could be no harm in Cornelius Gallus, the Roman praetor’s lying with his wife;’—or rather the last word of that opinion,—(for it was all my mother heard of it) caught hold of her by the weak part of the whole sex:—You shall not mistake me,—I mean her curiosity,—she instantly concluded herself the subject of the conversation, and with that prepossession upon her fancy, you will readily conceive every word my father said, was accommodated either to herself, or her family concerns.



—Pray, Madam, in what street does the lady live, who would not have done the same?



From the strange mode of Cornelius’s death, my father had made a transition to that of Socrates
[…].”



« — Mais revenons-en à ma mère.

L’opinion de mon oncle Tobie, Madame, à savoir qu’il n’y avait pas de mal à ce que Cornelius Gallus, le préteur romain, ait couché avec sa femme, ou plus précisément le dernier mot de cette opinion, car c’est tout ce que ma mère put en saisir, la prit par le point faible commun à toutes les femmes : N’allez pas vous méprendre, je veux dire sa curiosité — elle en conclut sur-le-champ qu’elle-même était le sujet de la conversation et, une fois qu’elle eut l’esprit obnubilé par cette idée, vous concevrez sans peine que chaque mot dit par mon père était par elle appliqué soit à sa personne soit aux affaires de sa famille.

— Aurez-vous la bonté de me dire, Madame, dans quelle rue demeure la dame qui n’en aurait pas fait autant ?

De la mort singulière de Cornelius, mon père était passé à celle de Socrate […]. »




Il y a, me semble-t-il, une modulation (que je n’ai pas réussi à bien rendre) entre ‘there could be no hurt in it’ : « cela ne pouvait pas faire mal, être douloureux » et ‘there could be no harm’ : « il n’y avait rien de répréhensible, de condamnable ».

Léon de Wailly (1882), dans le premier passage, rend “He died, said my father<,> as …” par
« Il mourut, dit mon père, en … », ce qui est bien dans l’esprit du texte et il a eu raison d’adopter cette solution.



Comme le notent Melvyn et Joan New, Sterne s’est inspiré de l’anecdote pour les circon-stances dans lesquelles meurt l’épouse de Le Fever (Tristram Shandy, tome III, volume VI, chapitre 7) :


I was the ensign at Breda, whose wife was most unfortunately killed with a musket-shot, as she lay in my arms in my tent. […]

I remember, said my uncle Toby, sighing again, the story of the ensign and his wife, with a circumstance his modesty omitted.”


Charles Mauron (p. 381) et Guy Jouvet (p. 594) rendent ‘modesty’ par « modestie », supposant donc que le lecteur a présente à l’esprit une des valeurs du terme en français classique : « pudeur, décence ».










En 2004, sur une liste de discussion (mailing list), à propos de cette phrase tirée du Dictionary of Phrase and Fable, d’E. Cobham Brewer :

Gallus (Cornelius), the praetor, and Titus Haterius, a knight, each died while kissing the hand of his wife”,

un érudit fit remarquer que le texte non-édulcoré de Valère-Maxime (IX, XII, 8) pré-sentait les intéressés sous un jour moins favorable :

« Cornelius enim Gallus prætorius et T. Etereius, eques Romanus, inter usum puerilis ueneris absumpti sunt. »

Leurs partenaires étaient donc masculins et très jeunes (puer précède adulescens) ; quant à leur (absence de) consentement, il n’en était pas question, car souvent, lit-on chez Ernout-Meillet, comme le gr. παῖς, puer a le sens de « jeune esclave » : c’est, bien enten-du, le cas ici.

Montaigne et, à sa suite, Sterne n’en ont rien su : ils s’en sont tenus à la version des faits présentée par Ravisius Textor, relayant Pline.




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23 janvier 2007

Tristram Shandy : Yorick’s crasis

This is all that ever staggered my faith in regard to Yorick’s extraction, who, by what I can remember of him, and by all the accounts I could ever get of him, seemed not to have had one single drop of Danish blood in his whole crasis; in nine hundred years, it might possibly have all run out:—I will not philosophize one moment with you about it; for happen how it would, the fact was this:—That instead of that cold phlegm and exact regularity of sense and humours, you would have looked for, in one so extracted;—he was, on the contrary, as mercurial and sublimated a composition,—as heteroclite a creature in all his declensions;—with as much life and whim, and gaite de coeur about him, as the kindliest climate could have engendered and put together.
(Vol. I, Ch. XI)


Le grec ancien a tiré d’une base indo-européenne *kerǝ-, *krā- [Pokorny p. 582] « mêler, mélanger » (*kerә2-, *kreә2- ; *kerḫ-, *kreḫ- / *krāḫ-, dans la notation de Michael Meier-Brügger) des formes verbales : κίρνημι, κεράννυμι, attique κερῶ, et des formes nomi-nales, dont κρᾶσις [krasis] « mélange » (que l’usage distingue assez bien de la famille, sémantiquement proche, de μίγνυμι; le rapport est comparable à celui du couple anglais blend(ing) ~ mixture) et κρατήρ [kratêr] (ionien/homérique κρητήρ).

Kρᾶσις [krasis] va jouer un rôle important dans l’histoire du vin et dans celle de la médecine.

En général, les Grecs de l’Antiquité ne buvaient pas de vin pur (ἄκρατος « non-mélan-
gé ») en dehors du petit-déjeuner (ἀκράτισμα/ἀκρατισμός) où ils trempaient du pain dans du vin pur. Au cours de ce que nous traduisons par « banquet », συμπόσιον [sumposion], en réalité des réunions où les convives (mangeaient, puis) buvaient, ce qu’ils consommaient était du vin coupé d’eau, en quantités et en proportions variables. Leur boisson étant un mélange : κρᾶσις [krasis], le terme s’est maintenu en grec moderne, sous la forme κρασί pour désigner le vin. En outre, le récipient dans lequel le mélange était effectué portait un nom de la même famille de mots : κρατήρ [kratêr]
(« mélangeur », en quelque sorte), d’où « sorte de creux naturel dans une roche »
et « orifice d’un volcan ».

En physiologie, les Grecs ont imaginé la théorie des « humeurs » χυμοί (cf. κακόχυμος
« cacochyme »), au sens propre « ce qui se déverse, se répand, coule », donc « suc (végétal) », etc, rendu en latin par (h)ūmor ; ils en ont dénombré quatre : le sang (αἷμα, cf. hémoglobine), le phlegme (pituita cf. pépie, humeur lymphatique, φλέγμα, d’où flemme, par l’intermédiaire de l’italien), la bile jaune (ξανθὴ χολή) et la bile noire (μέλαινα χολή / μελαγχολία, d’où mélancolie ; atra bilis). Le dosage ou mélange dans des proportions données, la combinaison de ces fluides du corps : κρᾶσις σώματος, les auteurs latins le rendront par temperamentum « constitution physique, caractère, tempérament ».
Le mélange propre à un individu, sa spécificité, ce qui le rend « unique et inexprima-
ble
» (Bergson, La Pensée et le mouvant) se disait ἰδιοσύγκρασις, ἰδιοσυγκρασία, d’où notre idiosyncrasie. (Littré: « Disposition qui fait que chaque individu ressent d'une façon qui lui est propre les influences des divers agents. »)
Littré explique : « Crase du sang, des humeurs, juste mélange des parties constituantes des liquides de l’économie animale. » On parle encore de nos jours de troubles de la crase sanguine, « constitution du sang et ensemble de ses propriétés relativement à l’hémostase et à la coagulation », selon l’Académie française.

Tel est l’arrière-plan du terme employé (une seule fois) dans Tristram Shandy et par lequel Sterne entend « constitution, complexion, tempérament ».

Charles Mauron, p. 45, transpose et plaque une locution courante :
« il ne paraissait pas avoir une seule goutte de sang danois dans les veines. »

Guy Jouvet, p. 50, a recours à un terme technique exceptionnel, qui, selon TLFi, n’est attesté dans son acception médicale que depuis 1811 (cf. la crasioristique d’Ampère, 1834) :
« on n’eût point dit qu’il eût conservé une seule goutte de sang danois
dans toute sa crase. »

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15 janvier 2007

Tristram Shandy : John de la Casse and his Galatea

Galatée, Gălătēa (Γαλάτεια, Γαλατεία) : nymphe (sicilienne), fille de Nérée et de Doris (c’est donc une néréide). Son nom signifie « mer étale, calme plat, bonace » (cf. γαλήνη, qui est aussi le nom d’une néréide), mais il a été rapproché — étymologie populaire — de γάλα « lait » (Théocrite : λευκοτέρα πακτᾶς ποτιδεῖν, rendu par « Plus blanche que le lait qui caille dans l’éclisse » « Más blanca que el yogur », “whiter than cottage cheese” ; de son côté, Lucien de Samosate risque, en évoquant son nom, un à peu près sur le fromage. On songe au Moretum de l’Appendix Vergiliana et au « cachat redoulènt » de Mistral).
1ère mention dans l’Iliade. Chez Théocrite, triangle classique : elle est aimée du Cyclope Polyphème, mais elle aime le berger Acis (Ἄκις) ; Polyphème les surprend et tue son rival, transformé en rivière (Aci, Jaci) au pied de l’Etna.
Il existe des homonymes de cette nymphe, cf. le mythe de Pygmalion, et chez Horace ou Virgile :
Malo me Galatea petit, lasciua puella,
et fugit ad salices et se cupit ante uideri
.
« Galatée me jette une pomme, la folâtre jeune fille!
et fuit vers les saules; et avant de se cacher, désire être vue. » (Nisard, qui brode)
D’où
« Et il [Manicamp] suivit [Mlle de] Montalais, qui courait devant lui
légère comme Galatée »
Le Vicomte de Bragelonne, chap. CLIX.


Autre Galatée, au masculin.
Le prénom italien Galeazzo est, pour autant que je sache, sans étymologie. Double manipulation : on le latinise en Galat(h)eus, qu’à son tour on italianise en Galateo — lequel, par conséquent, n’entretient avec Gălătēa qu’un rapport paronymique.
C’est donc en hommage à un évêque, Galeazzo Florimonte, instigateur du projet, que paraît en 1558 — et non pas (cela a son importance) en 1554, comme l’écrit Charles Mauron p. 616 note 304 — un ouvrage au titre-fleuve :
Trattato di Messer Giouanni Della Casa, nel quale sotto la persona d’vn vecchio idiota amma-estrante vn suo giouanetto, si ragiona dei modi, che si debbono ò tenere ò schifare nella comune conuersazione, cognominato Galateo ouuero dei costumi.
L’ouvrage aura un succès considérable. Qu’on en juge.
1) Le Galathée, ou la manière et Fasson comme le gentilhomme se doit gouverner en toute compagnie, traduit d’Italien en François par Jean du Peyrat, Paris, 1562.
2) Galateo of Maister Iohn Della Casa. Or rather, a treatise of the manners and behauiours, it behoueth a man to vse and eschewe, in his familiar conuersation, transl. Robert Peterson (Lon-don, 1576), dedicated to the earl of Leicester.
3) Galateo Español, destierro de ignorancias, maternario de avisos (Madrid, 1582), adaptation de Lucas Gracián Dantisco.
4) une traduction en latin (la gloire !) : Galateus, Seu De Morum Honestate Et Elegantia / Liber Ex Italico Latinus, Interprete Nathane Chytræo (Francfort, 1588),
œuvre de Nathan Kochhaf(e).
Dans le titre italien, « cognominato Galateo » est un écho de Boccace :
« Comincia il libro chiamato Decameron cognominato prencipe Galeotto…», où il s’agit de Galehaut, avec renvoi à Dante (Inferno, V, 137).

Son incipit Conciossiacosaché a beau prêter à sourire, Il Galateo est un manuel de savoir-vivre; encore de nos jours, sapere il galateo (avec minuscule initiale), c’est avoir de bonnes manières.

L’auteur, Giovanni Della Casa (1503-1556) a mené une double carrière, ecclésiastique et littéraire.
Archevêque de Bénévent en avril 1544, nonce apostolique (en août de la même année et pendant 5 ans) en Vénétie, où il installa le tribunal de l’Inquisition (1547), participa à l’instruction contre l’évêque de Capodistria accusé d’hérésie et publia le 1er Indice dei libri proibiti (liste des livres interdits ou, comme on dit, mis à l’Index). Laissons de côté son rôle dans l’organisation du Concile de Trente et ses écrits politiques (Orazione a Carlo V Imperatore per la restituzione della città di Piacenza, discours à Charles-Quint, pour appuyer la restitution de Plaisance à Ottavio Farnese, où apparaît pour la 1ère fois le syntagme lexicalisé Ragion di Stato). Mais il ne recevra pas le chapeau de cardinal : à cause de ses écrits de jeunesse ?
Paradoxe : c’est en tant que poète, grâce à ses Rime (dernière édition critique à ce jour : Stefano Carrai, 2003), que Della Casa occupe une place dans l’histoire littéraire italienne. Mais avant ce recueil, à 25 ans, à l’époque où il brigue un poste à la Curie et alors qu’il a déjà reçu les ordres mineurs, il écrit ses premiers capitoli bernesques, dont Il Forno et La Stizza, considérés comme licencieux (ils jouent sur l’équivoque, procédé à la mode : Chi ha danari, inforni quanto vuole « Celui qui a de l’argent, qu’il enfourne tout son saoûl » — c’est moi qui souligne) et qu’il se verra reprocher par ses adversaires protestants pendant sa nonciature à Venise ; ce qui a pu nuire à sa carrière de prélat, c’est le scandale.


Le personnage et son œuvre
vont être des cibles de choix pour Laurence Sterne.


Mentionné 6 fois, Giovanni Della Casa est travesti en John de la Casse : la casse, le séné et la rhubarbe faisaient partie des laxatifs d’usage courant (« Ah ! nourrice de mon cœur, je suis ravi de cette rencontre ; et votre vue est la rhubarbe, la casse et le séné qui purgent toute la mélancolie de mon âme », dit Sganarelle en veine de galanterie, dans Le Médecin malgré lui, III, III).

Dans le même registre scatologique, répétition de Benevento (7 occurrences), pseudo-italien bene vento « vent de bien, bon vent ». Pour mémoire : les Romains latinisèrent le nom (osque ou pré-osque) de la localité en Maleuentum, changé en Beneuentum par superstition et peut-être à l’occasion de leur victoire sur Pyrrhus au cours de la Troisième Guerre Samnite, en 275 av. J.-C.
Cf. « Cetera intus in secunda regione Hirpinorum colonia una Beneuentum auspicatius mutato nomine, quæ quondam appellata Maleuentum…» Pline, H.N., III, 105
« Dans l’intérieur de la seconde région, on trouve une colonie unique des Hirpins, qui changea son ancien nom de Maleventum
en un nom de meilleur augure, Beneventum. » (trad. Littré)

Cité 5 fois, Galateo apparaît transmué en Galatea et qualifié (vol. IX, ch. XIV) de “nasty Romance” : ni le nom ni l’adjectif ne s’appliquent, bien entendu.

Les autres touches du tableau peint par Sterne sont à l’avenant. Le Galateo a dû être écrit en 4 ans environ (Della Casa n’y a pas consacré “near forty years of his life”) et son auteur ne s’est pas vu infliger de pénitence sous la forme d’un commentaire de l’Apocalypse (C. Mauron, p. 565, Guy Jouvet, p. 865 : « le Livre des Révélations ») puisque la publication est posthume ; voilà pourquoi j’ai souligné l’erreur de C. Mauron : 1554, au lieu de 1558.

La juxtaposition : “nasty Romance” et “in a purple coat, waistcoat, and purple pair of breeches” résume le fond de la querelle, un écrit indigne de la robe que porte son auteur. Mais Sterne vise, sans le dire, un écrit : In laudem pederastiæ seu sodomiæ, dont, dès 1682, Gilles Ménage a démontré l’inexistence ; exposé convaincant par Giovanni Dall’Orto, sur son site.

Melvyn et Joan New estiment que Sterne se contente de suivre Rabelais, Burton et Bayle, “all of whom mention his [scil. Della Casa’s] youthful celebration of sodomy.”









1) The Penguin English Library, 1967, edited by Graham Petrie
2) Norton Critical Edition, 1980, edited by Howard Anderson

Quand il est question de l’œuvre de John de la Casse, le texte de Tristram Shandy dans ces deux éditions porte uniformément Galateo : estimant qu’il s’agissait d’une erreur matérielle, les responsables ont fait disparaître la version correcte, édulcorant ainsi — sans le vouloir — l’intention polémique de l’auteur.

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08 janvier 2007

Tristram Shandy : Hafen Slawkenbergius (III)
περίζωμα, perizôma

Filant la longue métaphore des nez dans Tristram Shandy, le narrateur du moment cite, en version originale, un récit (fabella) d’un auteur imaginaire, l’Allemand Hafen Slawken-bergius (De nasis, X, IX, pour l’effet de réel), récit qu’il lit à haute voix (les tirets marquent une rupture explicative, puis une reprise) et accompagne de la traduction due à Walter Shandy ; court extrait de ce qui tient lieu de prologue au Livre IV (puisque le chapitre Ier vient ensuite) :

Peregrinus mulo descendens stabulo includi, et manticam inferri iussit: qua aperta et coccineis sericis femoralibus extractis cum argento laciniato περιζώματι, his sese induit, statimque, acinaci in manu, ad forum deambulauit.

“The moment the stranger alighted, he ordered his mule to be led into the stable, and his cloak-bag to be brought in; then opening, and taking out of it his crimson-sattin breeches, with a silver-fringed—(appendage to them, which I dare not translate)—he put his breeches, with his fringed cod-piece on, and forth-with, with his short scymetar in his hand, walked out to the grand parade.”

Sterne « traduit » loin de l’original, comme on voit, mais cela fait partie du jeu ; de même, il s’est mis dans une situation linguistique intenable : cum gouverne l’ablatif, mais le régime de la préposition est un mot grec au datif, l’ablatif étant un cas inconnu de cette langue.
Détail que tout le dispositif textuel est destiné à mettre en valeur : περίζωμα (qu’il n’y avait aucun inconvénient à translittérer, mais le mot risquait de passer inaperçu), présenté comme équivalent de ‘cod-piece’, « braguette » (aux franges d’argent…), ce qui est canularesque. Le choix du terme n’est pas anodin : « καὶ διηνοίχθησαν οἱ ὀφθαλμοὶ τῶν δύο, καὶ ἔγνωσαν ὅτι γυμνοὶ ἦσαν, καὶ ἔρραψαν φύλλα συκῆς καὶ ἐποίησαν ἑαυτοῖς περιζώματα, et aperti sunt oculi amborum cumque cognouissent esse se nudos consuerunt folia ficus et fecerunt sibi perizomata », où Adam et Eve ont tous deux les yeux qui se dessillent, s’aperçoivent qu’ils sont nus et, au moyen de feuilles de figuier cousues ensemble, se confectionnent des ceintures ~ tabliers ~ pagnes… (Genèse, III, 7 — on note que saint Jérôme a préféré le calque à subligar, subligaculum, femorale…) ; autre occurrence dans Proverbes, XXXI, 24, où, dans l’éloge de l’épouse courageuse (γυνὴ ἀνδρεία, mulier fortis) par Lemuel (ô Gulliver !), il est rendu par « ceinture » (cingulum). Le simple ζῶμα, ζώνη « ceinture (cf. les Evzones) ; zone » et ζῶστρον, où le radical se distingue mieux, sont apparentés au russe Пояс « ceinture » (avec préfixe по-).

(La translittération de la Vulgate, perizomata, avait eu peu d’échos — la seule exception notable étant Dante, Inferno, XXXI, 61, où un mur cache la partie inférieure du corps d’un géant à la façon d’un perizoma ; le mot refait surface en Italie grâce à la mode féminine dans les sous-vêtements, car il désigne le string — au pluriel, on dit perizomi…)



En Grèce, athlètes et baigneurs portaient un περίζωμα, sorte de pagne, ou un διάζωμα, sorte de caleçon. Selon Pausanias (L’Attique, I, XLIV), c’est Orsippos de Mégare qui, le premier, aux jeux Olympiques de 720 av. J.-C., perdit accidentellement le vêtement le couvrant. Y voyant un signe des dieux, les Grecs auraient alors adopté la nudité totale.

Κοροίϐου δὲ τέθαπται πλησίον Ὄρσιππος, ὃς περιεζωσμένων ἐν τοῖς ἀγῶσι κατὰ δὴ παλαιὸν ἔθος τῶν ἀθλητῶν Ὀλύμπια ἐνίκα στάδιον δραμὼν γυμνός, φασὶ δὲ καὶ στρατηγοῦντα ὕστερον τὸν Ὄρσιππον ἀποτεμέσθαι χώραν τῶν προσοίκων· δοκῶ δέ οἱ καὶ ἐν Ὀλυμπίᾳ τὸ περίζωμα ἑκόντι περιρρυῆναι, γνόντι ὡς ἀνδρὸς περιε-ζωσμένου δραμεῖν ῥᾴων ἐστὶν ἀνὴρ γυμνὸς.
« Le tombeau d’Orsippos est auprès de celui de Coroïbos. Cet Orsippos, contre l’usage ancien des athlètes, qui portaient toujours une ceinture dans les jeux publics, gagna tout nu le prix de la course aux jeux Olympiques. On raconte qu’étant par la suite devenu général des Mégaréens, il augmenta leur territoire aux dépens de leurs voisins. Je crois qu’il laissa volontairement tomber sa ceinture, sachant bien qu’il était plus facile de courir entièrement nu, qu’avec une ceinture

Mais, selon un chercheur, John Mouratidis, cette version n’est pas plus crédible que d’autres :

“The story about Orsippos seems ambiguous and doubtful since there are a number of different stories about his performance in the race. According to the Homeric scholars (on Iliad 23.683) Orsippos not only lost the race but he tripped, fell, and died when his loincloth came adrift. A different tale mentions Orsippos not as a winner in the race but as a loser because he became entangled in his shorts.”

http://www.aafla.org/SportsLibrary/JSH/JSH1985/JSH1203/jsh1203b.pdf (page 215)

Sur le tintouin que περίζωμα a donné aux traducteurs de la Bible en anglais, on consultera avec profit l’article de Richard Marsden, Cain’s Face, and Other Problems: The Legacy of the Earliest English Bible Translations à l’adresse
http://www.tyndale.org/Reformation/1/rmarsden.html.

L’attitude de Sterne à l’égard du mot ‘cod-piece’ me semble hésitante. Comparer :


My uncle Toby and Trim sought comfort in each other’s faces—but found it not: my father clapped both his hands upon his cod-piece, which was a way he had when any thing hugely tickled him” VII, XXVII

Now whether it was physically impossible, with half a dozen hands all thrust into the napkin at a time—but that some one chesnut, of more life and rotundity than the rest, must be put in motion—it so fell out, however, that one was actually sent rolling off the table; and as Phutatorius sat straddling under—it fell perpendicularly into that particular aperture of Phutatorius’s breeches, for which, to the shame and indelicacy of our language be it spoke, there is no chaste word throughout all Johnson’s dictionary—let it suffice to say—it was that particular aperture which, in all good societies, the laws of decorum do strictly require, like the temple of Janus (in peace at least) to be universally shut up.
The neglect of this punctilio in Phutatorius (which by-the-bye should be a warning to all mankind) had opened a door to this accident.—” IV, XXVII



Peut-être n’est-il pas inutile de souligner que, pour les contemporains de Sterne, ‘cod-piece’ n’évoque plus « cette vilaine chaussure qui montre si à descouvert nos membres occultes; ce lourd grossissement de pourpoins, qui nous faict tous autres que nous ne sommes » Montaigne I, XLIII : Des Loix Somptuaires [Thibaudet & Rat, p. 261] ou encore « cette ridicule piece de la chaussure de nos peres, qui se voit encore en nos Souysses? A quoy faire la montre que nous faisons à cette heure de nos pieces en forme, soubs nos gregues et souvent, qui pis est, outre leur grandeur naturelle, par fauceté et imposture? » III, V : Sur des vers de Virgile [p. 836] ; voir le portrait d’Henri II (vers 1559) par l’atelier de François Clouet, au Louvre, ou bien celui d’Henry VIII and the Barber-Surgeons (1540) par Hans Holbein le Jeune.

Une remarque pour conclure : περιζώματι est la forme correcte, là où de bonnes éditions donnent περιζοματὲ, Garnier Flammarion, p. 234 : Περιζὼμαυτέ, et Armand-François Léon de Wailly : ἐριξώματι.
Pourquoi ne pas adopter comme ligne de conduite systématique de procurer un texte avec corrections, renvoyant en note les leçons défectueuses, sans aller jusqu’à l’apparat critique ?

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22 décembre 2006

Tristram Shandy :
Hafen Slawkenbergius (II)

Sterne ayant pris soin de proposer au lecteur un texte latin de son cru
et sa « traduction » en vis-à-vis (procédé dont il n’use nulle part ailleurs),
je me propose d’examiner certains aspects du diptyque.

Il est assez facile de dater le Conte (qui commence fin août) :
« Strasbourg : 30 septembre 1681 — Politique des réunions. Strasbourg, ville libre d’Empire, est annexée. Sans s’embarrasser de prétexte juridique, Louis XIV envoie Louvois et 30 000 hommes cerner la ville qui ne peut que capituler et reconnaître la souveraineté du roi de France, en échange du maintien de nombreux privilèges, notamment en matière religieuse, avec le libre exercice de la religion luthérienne. »
Journal de la France et des Français,
Gallimard, Quarto (2001), p. 854

Cela étant, les anachronismes intentionnels et les incohérences farfelues forment un beau désordre.



Voici cinq remarques de vocabulaire.

Mantica : ‘cloak-bag’
« Bissac, servant soit aux piétons, soit aux cavaliers. Il était formé de deux sacs joints l’un à l’autre par une courroie. Quand c’étaient des voyageurs à pied qui le portaient, on le jetait sur l’épaule de manière que l’un des sacs pendît par devant et l’autre par derrière. A cheval, on le plaçait derrière le cavalier, en travers des reins de l’animal. » (adapté d’Anthony Rich, Dictionnaire des Antiquités romaines et grecques, 3e éd., 1883.)
Même s’il s’agit ici d’un cavalier (sa monture est un mulet, non une mule : mulus pour le latin, et ‘the mule took his master’s word for it’ pour l’anglais), le terme latin évoque les deux sacs dont — selon Esope (Πῆραι δύο ; le latin a emprunté pēra) et Babrius — Promé-thée nous a gratifiés, la poche de devant contenant les travers d’autrui, celle de derrière les nôtres, que nous ne voyons pas (la paille et la poutre). Cf. La Fontaine, I, VII : La Besace, Erasme, Adagia, I, VI, 90 : Non uidemus manticæ, quod in tergo est [= citation tirée de Catulle], sans oublier le parti que Rabelais tire de l’apologue dans Pantagruel, XV (édition de Mireille Huchon, p. 271).

Acinaces : ‘short scymetar’
L’arme en question (ἀκινάκης) n’a pas grand-chose à voir avec un cimeterre (vague exo-tisme) : il fallait une arme blanche, nue, et courte pour ne pas atténuer l’effet « flamberge au vent » du nez.

Pileus : ‘cap’
Le pileus était, chez les Romains, le symbole de la liberté.
Détail curieux : le terme a, par analogie, désigné la « coiffe » (poche amniotique ou poche des eaux), caput galeatum, du nouveau-né, ‘caul’ comme le savent bien les lecteurs de David Copperfield.
Quand la poche des eaux ne s’est pas rompue durant le travail ou l’expulsion, le nouveau-né peut venir au monde avec les membranes intactes. On appelle cela être né coiffé. Cf. dans l’Historia Augusta, la Vita Diadumeni Antonini, d’Ælius Lampridius et, encore de nos jours, les appellations „die Glückshaube“ et „der Glückshelm“ en allemand et „het Helmvlies” en néerlandais.

Vagina : ‘scabbard’
L’équivalence est stricte : c’est le mot juste ; cf. Jean, XVIII, 11 Eἶπεν οὖν / ὁ ᾽Ιησοῦς τῷ Πέτρῳ, Βάλε τὴν μάχαιραν εἰς τὴν θήκην· / τὸ ποτήριον ὃ δέδωκέν μοι ὁ πατὴρ οὐ μὴ πίω αὐτό; « Dixit ergo Iesus Petro mitte gladium in uaginam / calicem quem dedit mihi Pater non bibam illum ? » Jésus dit alors à Pierre [qui, d’un coup d’épée, vient de trancher l’oreille droite de Malchus] Rengaine ton épée, ne boirai-je pas la coupe que mon Père m’a donnée ?
Mais les acceptions anatomique et métaphorique (« il ne trouvera pas chaussure à son pied dans tout Strasbourg ») l’emportent sur le sens propre.
(Vagīna est l’étymon de « gaine » et de « vanille »,
tout comme pēnis est celui de « pinceau » et de ‘pencil’, ‘penicillin’.)

Rem penitus explorabo : ‘I’ll know the bottom of it’
Pĕnĭtŭs (adv., « tout au fond ; à fond »), apparenté aux Pénates et à pĕnĕtrāre, est sans aucun lien réel avec pēnis ; la ressemblance suffit :
c’est un calembour, renforcé par ‘bottom’ et la fin de l’énoncé.

Il ne suffit pas d’en rester là. Certaines différences entre les deux versions méritent d’être esquissées.

Pour l’essentiel, les transformations et les ajouts se trouvent dans la partie en anglais (c’est d’ailleurs un des arguments qui font pencher la balance en faveur d’une traduc-tion/adaptation de l’anglais vers le latin, en dépit des apparences).
At the close of a very sultry day’, ‘a small cloak-bag’, ‘black ribbon’, ‘Benedicity !’ ne corres-pondent à rien en latin, ce qui, dans ce dernier cas, est un comble.
Nihil æstimo est moins précis que ‘’Tis not worth a single stiver’, tandis que Nequaquam « en aucune manière, nullement » ne laisse pas présager ‘’Tis a pudding’s end’, de même que rien en latin n’annonce ‘in a saint-like position’.
Curieuse asymétrie (trace d’un remaniement partiel ?) entre nequaquam, ait ille respiciens, non necesse est ut res isthæc dilucidata foret et ‘No! said he, looking up, I am not such a debtor to the world—slandered and disappointed as I have been—as to give it that conviction’. — Respiciens, par exemple, signifie « regardant derrière lui, en arrière » (Eurydicenque suam iam tuto respicit Orpheus, Ovide, Métamorphoses, XI, 60), et non pas « regardant vers le haut, les yeux au ciel ».
Lento gradu est étoffé et devient ‘as slowly as one foot of the mule could follow another’ tandis que hoc iumentum est rendu par ‘this faithful slave of mine’.
Thank Heaven’ ne répond à rien en latin et ‘By saint Radagunda’ est censé restituer Per sanctos sanctasque omnes (et, donc, sainte Radegonde est du nombre…).
Di boni n’a pas d’écho en anglais ; Prout christianus sum « Aussi vrai que je suis chrétien » infléchi en ‘As I am a true catholic’, dans un chapitre qui est aussi la satire des querelles byzantines des Guerres de religion.
Une pause en latin est développée en indication scénique : ‘Here the stranger suspending his voice, looked up’.
Mehercule ! se dissimule sous l’euphémisme (?) ‘By dunder !

Remarque — Toutes les éditions qu’il m’a été donné de consulter s’accordent à donner tel quel le texte suivant :
Prout christianus sum, inquit miles, nasus ille, ni sexties maior fit, meo esset conformis.”
A ma connaissance, le latin sexties (avec -t- médian) n’existe pas ; étant donné la série :
semel bis ter quater quinquies sexies septies octies nouies decies
(avec variante -iens pour les six derniers adverbes cités),
il peut s’agir soit d’une coquille, soit d’une forme analogique de septie(n)s, octie(n)s aux-quels il faut ajouter quoties et toties (voir les indulgences toties quoties « à chaque fois que cela est nécessaire, comme de besoin ») mais dont je n’ai trouvé d’occurrence nulle part ailleurs.

Exemple classique de sexie(n)s, chez Tite-Live : l’orateur reproche à l’assemblée de crain-dre « hostem sexiens uictum », un ennemi vaincu à six reprises.

Exemple post-classique, dans 2 Rois, XIII, 19 :
Kαὶ ἐλυπήθη ἐπ᾿ αὐτῷ ὁ ἄνθρωπος τοῦ Θεοῦ καὶ εἶπεν· εἰ ἐπάταξας πεντάκις ἢ ἑξάκις, τότε ἂν ἐπάταξας τὴν Συρίαν ἕως συντελείας· καὶ νῦν τρὶς πατάξεις τὴν Συρίαν.
Iratus est contra eum uir Dei et ait si percussisses quinquies aut sexies siue septies percussisses Syriam usque ad consummationem nunc autem tribus uicibus percuties eam
“And the man of God was angry with him, and said: If thou hadst smitten five or six or seven times, thou hadst smitten Syria even to utter destruction: but now three times shalt thou smite it.”


La suite au prochain numéro !

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10 décembre 2006

Tristram Shandy :
Hafen Slawkenbergius (I)

Slawkenbergius, prénommé Hafen, est mentionné 65 fois (en laissant de côté le titre Slawkenbergii Fabella) dans Tristram Shandy (1ère occurrence : à la fin de t. II, vol. III, chap. XXXV).

La plupart des commentateurs y voient les mots allemands Hafen « vase de nuit, pot de chambre, jules » et Schlackenberg « terril, crassier » (où Berg = « montagne » et Schlacke
« scorie, crasse », apparenté à l’anglais ‘slag’).

Mais j’ai retrouvé trace d’une observation de Sidney Gottlieb (Cahiers Élisabéthains, no 30, octobre 1986, pp. 79-80) : il est possible que Sterne se souvienne d’un toponyme, Schlauchberga, emprunté à la satire de Joseph Hall Mundus Alter et Idem (1605 ou 1607).
Titre complet de l’ouvrage : Mundus alter et idem sive Terra Australis ante hac semper incognita longis itineribus peregrini Academici nuperrime lustrata, imprimé à Londres par Humphrey Lownes, publié censément à Francfort/Frankfurt am Main, apud hæredes Ascanij de Rinialme (chez les héritiers d’Ascagne de Rinialme).
L’auteur : Mercurius Britannicus, pseudonyme derrière lequel se cachait — on le sait depuis 1674 — l’évêque anglican et écrivain Joseph Hall (1574-1656).
Mundus Alter et Idem, utopie qui passe pour avoir inspiré Swift, a été traduit en anglais dès 1608 par John Healey (The Discovery of a New World or A Description of the South Indies); une nouvelle traduction, due à John Millar Wands, est parue en 1984 sous le titre Another World and Yet the Same.
Explorant un pays baptisé Yvronia, altera Crapuliæ provincia (soit à peu près « Ivrognie », deuxième province de « Crapulie », pays des excès de boisson, « crapule » venant du lat. crāpŭla « indigestion de vin [mal de tête, nausées], ivresse » (Gaffiot), adaptation de κραιπάλη « lourdeur de tête produite par l’ivresse », drunken headache), le voyageur/ narrateur entame au chap. VII Pyrænia vel Zythænia, & peregrinatio ad sacrum utrem un voyage/pèlerinage pour se rendre à Schlauchberga « sacer uter, l’outre sacrée » (mais le latin disait l’outre sacré, le français de même jusqu’au xviie siècle).

Chemin faisant, le lecteur note des noms tels que

  • Methium lacum « le lac d’hydromel » (cf. l’anglais ‘mead’, all. Met ; μέθυ « vin pur », d’où améthyste, sanskrit mádhu- « miel, boisson spiritueuse », russe Мёд « miel, hydromel », etc.),
  • Uscebatius où l’on reconnaît le gaélique d’Ecosse uisge bheatha ou le vieil-irlandais uisce beatha « eau-de-vie », point de départ de l’anglais usquebaugh (XVIe siècle), devenu whisky et whiskey,
  • ou encore Œnotria [Œnōtrĭa, Οἰνωτρία, entre Paestum et Tarente], qui a pour seul mérite de contenir le nom du vin, cf. œnologie.

La cible de la satire de Hall dans ce passage étant sans conteste celui qui s’adonne à la boisson, et compte tenu de l’allemand latinisé Schlauchberga glosé par uter, il semble préférable d’écarter l’explication du nom de Slawkenbergius par die Schlacke « scorie, crasse » au profit de der Schlauch « tuyau ; outre », du reste plus satisfaisante du point de vue de la correspondance phonétique ; le rapport avec der Hafen « pot de chambre » pour rendre compte du prénom est aussi plus simple.


Remarque — Selon Wikipédia (à l’article « whisky »), le gaélique uisce beatha signifierait
« eau de feu » ; il n’en est rien : il s’agit de la traduction du latin médiéval aqua uitæ et bethad est le génitif de bethu « vie ».
« Eau-de-feu » est un calque (canadien ?) de l’américain ‘firewater’ (attesté depuis 1817), cf. Alexandre Dumas, Le Capitaine Pamphile (1840), 1ère occurrence : chap. XII « quand j’ai eu beaucoup de peaux, j’ai été à la ville, et j’en ai échangé la moitié contre de l’eau-de-feu, et l’autre moitié contre cette montre

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04 décembre 2006

Tristram Shandy :
Christ-cross-row, τύπτω-ing it

Tristram Shandy, tome 3, volume 5, chapitre 42:

“—Five years with a bib under his chin;

Four years in travelling from Christ-cross-row to Malachi;

A year and a half in learning to write his own name;

Seven long years and more τύπτω-ing it, at Greek and Latin […].”


‘Christ-cross-row’ = horn-book, primer, « abécédaire »; prononcé Chris’-cross row (il en reste ‘criss-cross’). Cf. dans Richard III (I, II), Clarence racontant à Gloucester comment le roi “from the cross-row plucks the letter G”, et le dicton de l’époque Tudor “And if you know the Christ cross row, you soon may spell and read” (où “and if” = “if”).
En France, l’équivalent s’appelait croix de par Dieu ; voici l’explication fournie par Fure-tière (1690) :
« une croix qui est au-devant de l’alphabet du livre où l’on apprend aux enfants à connaître leurs lettres. On le dit aussi de l’alphabet même et du livre qui le contient
Exemple : Monsieur de Pourceaugnac (1669), I, V, l’Apothicaire s’adressant à Eraste :
« Ma foi, ma foi, vous ne pouviez pas vous adresser à un médecin plus habile ; c’est un homme qui sait la médecine à fond, comme je sais ma croix de par Dieu ; et qui, quand on devrait crever, ne démordrait pas d’un iota des règles des Anciens. »
Sterne invente un verbe gréco-anglais et le conjugue (avec, peut-être, un jeu de mots avec ‘tiptoe’ selon Melvyn New et Joan New). Tύπτω (« je frappe ») servait de paradigme de conjugaison ; sans doute est-ce pour cette raison que Montaigne (I, XXV Du pedan-tisme) se sert du même exemple :
« Et dict qu’il en fut foité, tout ainsi que nous sommes en nos vilages pour avoir oublié le premier Aoriste de τύπτω. »
L’Université de Chicago (artfl.uchicago.edu)
et Wikisource (fr.wikisource.org)
donnent la forme aberrante tuptao.

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12 octobre 2006

Jeu de piste

Mathieu Lindon, « Ce que Shandy », Libération, 26 février 2004 :

Dans Abrégé d’histoire de la littérature portative [Historia abreviada de la literatura portátil], son premier livre traduit en français (chez Bourgois) l’écrivain espagnol contemporain Enrique Vila-Matas invente une sorte de société secrète d’écrivains et d’artistes, de Ramón Gómez de la Serna à Marcel Duchamp, qu’il caractérise comme étant composée de «shandys», faisant un substantif du nom propre. Il prétend que Valery Larbaud imposait une formule pour les impétrants qui n’était autre qu’une citation de Tristram Shandy :

« Le sérieux est un continent mystérieux du corps, utilisé pour cacher
les défauts de l’esprit
. »




Laurence Sterne, Tristram Shandy (1759), livre I, chap. XI :


Poor Yorick […] was utterly unpractised in the world; and at the age of twenty-six, knew just about as well how to steer his course in it, as a romping, unsuspicious girl of thirteen: So that upon his first setting out, the brisk gale of his spirits, as you will imagine, ran him foul ten times in a day of somebody’s tackling; and as the grave and more slow-paced were oftenest in his way,—you may likewise imagine, ’twas with such he had generally the ill luck to get the most entangled. For aught I know there might be some mixture of unlucky wit at the bottom of such Fracas:—For, to speak the truth, Yorick had an invincible dislike and opposition in his nature to gravity;—not to gravity as such;—for where gravity was wanted, he would be the most grave or serious of mortal men for days and weeks together;—but he was an enemy to the affectation of it, and declared open war against it, only as it appeared a cloak for ignorance, or for folly: and then, whenever it fell in his way, however sheltered and protected, he seldom gave it much quarter.

Sometimes, in his wild way of talking, he would say, that Gravity was an errant scoundrel, and he would add,—of the most dangerous kind too,— because a sly one; and that he verily believed, more honest, well-meaning people were bubbled out of their goods and money by it in one twelve-month, than by pocket-picking and shop-lifting in seven. In the naked temper which a merry heart discovered, he would say there was no danger,—but to itself:—whereas the very essence of gravity was design, and consequently deceit;—’twas a taught trick to gain credit of the world for more sense and knowledge than a man was worth; and that, with all its pretensions,—it was no better, but often worse, than what a French wit had long ago defined it,—viz. ‘A mysterious carriage of the body to cover the defects of the mind;’—which definition of gravity, Yorick, with great imprudence, would say, deserved to be wrote in letters of gold.



François de La Rochefoucauld, maxime 257 (éd. de 1678) :

« La gravité est un mystère du corps inventé pour cacher les défauts de l’esprit. »



Je trouve déplaisant de supposer que Valery Larbaud ait pu, lui, ne pas reconnaître chez Sterne la maxime de La Rochefoucauld.

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