26 février 2007

Tristram Shandy : cum grano salis


Tome I, volume II, chapitre IV :

Writers of my stamp have one principle in common with painters. Where an exact copying makes our pictures less striking, we choose the less evil; deeming it even more pardonable to trespass against truth, than beauty. This is to be understood cum grano salis; but be it as it will,—as the parallel is made more for the sake of letting the apostrophe cool, than any thing else,—’tis not very material whether upon any other score the reader approves of it or not.”


Léon De Wailly (1882), p. 102 et Charles Mauron, p. 98 + note 93 p. 605 laissent l’expression latine telle quelle, Mauron ajoutant en note la traduction littérale. Guy Jouvet (p. 121 + note p. 919) cite le syntagme de l’original, introduit son équi-valent par « je veux dire » et explique en note.


Les exemples à date ancienne chez les auteurs de langue française sont rares :

« La forme de souvenirs m’a paru commode pour exprimer certaines nuances de pensée que mes autres écrits ne rendaient pas. Je ne me suis nullement proposé de fournir des renseignements par avance à ceux qui feront sur moi des notices ou des articles. Ce qui est une qualité dans l’histoire eût été ici un défaut ; tout est vrai dans ce petit volume, mais non de ce genre de vérité qui est requis pour une bio-graphie universelle. Bien des choses ont été mises afin qu’on sourie ; si l’usage l’eût permis, j’aurais dû écrire plus d’une fois à la marge : cum grano salis. »

Ernest Renan, Souvenirs d’enfance et de jeunesse (publiés en 1876-1882), Préface


Le Larousse du XXe Siècle précise : « Locution latine dans laquelle sel a le sens figuré de enjouement, de badinage, et que l’on emploie pour faire entendre que ce qu’on dit ne doit pas être pris au sérieux. »


Kœssler & Derocquigny (dont la 1re édition remonte à 1928) :

Grain of salt (with a —) : The statement is to be accepted with a grain of salt, ou, en lat. « moderne », cum grano salis, cette allégation ne doit être accep-tée, accueillie qu’avec réserve, sous bénéfice d’inventaire, non sans en rabattre, non sans faire la part de l’exagération paradoxale, il faut en prendre et en laisser.





L’explication — assez répandue — par un passage de l’Histoire naturelle de Pline (In sanctuariis Mithridatis, maximi regis, deuicit Cn. Pompeius inuenit in pecu-liari commentario ipsius manu conpositionem antidoti e II nucibus siccis, item ficis totidem et rutæ foliis XX simul tritis, addito salis grano: ei, qui hoc ieiunus sumat, nullum uenenum nociturum illo die. Contra rabiosi quoque canis morsum a ieiuno homine commanducati inlitique præsenti remedio esse dicuntur) n’est pas à prendre au sérieux.

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21 février 2007

Tristram Shandy : Agrippine et la mort de son fils


Laurence Sterne écrit (Tristram Shandy, tome III, volume V, chapitre II) :

When Agrippina was told of her son’s death, Tacitus informs us, that, not being able to moderate the violence of her passions, she abruptly broke off her work—

Traduction de Charles Mauron, Garnier-Flammarion no371, p. 314 + note 285 p. 615 :

« Lorsque Agrippine285 apprit la mort de son fils, ne pouvant modérer, nous ap-prend Tacite, la violence de sa douleur, elle interrompit brusquement son travail. »

285. Voir The Anatomy of Melancholy, II, III, V, qui donne quatre vers de Tacite sur ce sujet.



Tacite, nul ne le contestera, étant plus célèbre pour ses ouvrages en prose que pour ses poèmes, il est légitime que le lecteur donne libre cours à sa curiosité et aille s’informer à la source.


Richard Burton, The Anatomy of Melancholy,
Second Partition, Section Three, Member Five:
Against vain fears, sorrows for death of friends, or otherwise

“[…] as Tacitus of Agrippina, not able to moderate her passions. So when she heard her son was slain, she abruptly broke off her work, changed counten-ance and colour, tore her hair, and fell a-roaring downright.

—subitus miseræ color ossa reliquit,
Excussi manibus radii, reuolutaque pensa:
Euolat infelix et fœmineo ululatu
Scissa comam—

“The colour suddenly fled her cheek, the distaff forsook her hand, the reel revolved, and with dishevelled locks she broke away, wailing as a woman.”


La femme qualifiée à deux reprises de « malheureuse » (misera, infelix) est la mère d’Eury-ale et la scène se passe au chant IX de l’Énéide (v. 475-478).

Cette citation — telle qu’elle apparaît chez Burton — contient une curiosité : alors que le texte de Virgile, réutilisant une formule déjà présente au chant III (v. 308 deriguit visu in medio, calor ossa reliquit ; voir les Essais, I, II), porte calor « chaleur » (soudain, la chaleur abandonna les os de la malheureuse), le mot devient color « couleur » (‘The colour sud-denly fled her cheek’) : il a pu y avoir contamination d’un passage d’Horace (Épodes, XVII: Ad Canidiam ueneficam, v. 21-22), fugit iuuentas et uerecundus color / reliquit ossa pelle amicta lurida « ma jeunesse a fui, et les belles couleurs se sont effacées de la peau livide de mes os desséchés » (Leconte de Lisle).

Un détail m’intrigue : les éditions de The Anatomy of Melancholy ont beau renvoyer au livre III des Annales de Tacite, je me demande où et en quels termes le mémorialiste décrit la réaction d’Agrippine « apprenant la mort de son fils ».

Quelqu’un a-t-il une opinion ?

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