26 mars 2008

Le record est toujours debout

Sisyphe et son rocher, les Danaïdes et leur tonneau, les travaux d’Hercule : le magasin d’accessoires de la mythologie aurait pu fournir à profusion des records de toute sorte, mais l’idée ne semble qu’avoir traversé en courant l’esprit des gens de l’antiquité, qui l’ont jugée ridicule ; en voici des traces.




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08 mars 2007

Wikipédia :
plus il y a de gruyère,
plus il y a de trous… (I)


Extrait de la page de fr.wikipedia.org consacrée à Néron :



Une série de scandales


Alors que ses conseillers s’occupaient des affaires de l’État, Néron s’entourait d’un cercle de proches. Les historiens romains rapportent des nuits de débauche et de violence, alors que les affaires plus banales de la politique étaient négligées. Marcus Salvius Otho était au nombre de ces nouveaux favoris. À tous points de vue, Otho était aussi débauché que Néron, mais il devint aussi intime qu’un frère. Certaines sources considèrent même qu’ils ont été amants. Otho aurait présenté à Néron une femme qui aurait d’abord épousé le favori, puis l’empereur. Poppée (Poppaea Sabina) était décrite comme une femme de grande beauté, pleine de charme, et d’intelligence. On peut trouver dans de nombreuses sources (Plutarque Galba 19.2-20.2 ; Suétone Othon 3.1-2; Tacite deux versions : Histoires 1.13.3-4; Annales 13.45-46 ; et Dion Cassius 61.11.2-4) les rumeurs d’un triangle amoureux entre Néron, Othon, et Poppée.

En 58, Poppée avait assuré sa position de favorite de Néron. L’année suivante (59) fut un tournant dans le règne de Néron. Néron et/ou Poppée auraient organisé le meurtre d’Agrippine. Sénèque eut beau tenter de convaincre le Sénat qu’elle mettait sur pied une conspiration contre son fils, la réputation de l’empereur fut irrémédiablement entachée par ce cas de matricide. Othon fut bientôt chassé de l’entourage impérial, et envoyé en Lusitanie comme gouverneur.

Le tournant suivant fut l’année 62, pour plusieurs raisons.

La première fut un changement parmi ses conseillers. Burrus mourut et Sénèque demanda à Néron la permission de se retirer des affaires publiques. Leur remplaçant aux postes de préfet du prétoire et de conseiller fut Tigellin. Il avait été banni en 39 par Caligula, accusé d’adultère avec à la fois Agrippine et Livilla. Il avait été rappelé d’exil par Claude, puis avait réussi à devenir un proche de Néron (et peut-être son amant). Avec Poppée, il aurait eu une plus grande influence que Sénèque en eut jamais sur l’empereur. Quelques mois plus tard, Tigellin épousait Poppée. Une théorie suggère que Poppée tenta, pendant ces quatre ans (58-62) d’éloigner Néron de ses conseillers et de ses amis ; si cela est vrai, ce qui est arrivé à Burrus et Sénèque pourrait ne pas être le fruit du hasard. Le deuxième événement important de l’année fut le divorce de l’empereur. Néron, âgé alors de vingt-cinq ans, avait régné huit ans, et n’avait pas encore d’héritier. Quand Poppée tomba enceinte, Néron décida d’épouser sa maîtresse, mais son mariage avec Octavie devait d’abord être annulé. Il commença par l’accuser d’adultère. Mais Néron avait déjà acquis la réputation d’être infidèle, alors qu’Octavie était connue pour être un parangon de vertu. Il fallait des témoignages contre elle, mais la torture d’un de ses esclaves ne parvint qu’à produire la célèbre déclaration de Pythias, selon laquelle la vulve d’Octavie était plus propre que la bouche de Tigellinus. Néron réussit à obtenir le divorce pour cause d’infertilité, ce qui lui permettait d’épouser Poppée et d’attendre qu’elle donne naissance à un héritier. La mort soudaine d’Octavie, le 9 juin 62 provoqua des émeutes publiques.

Un des effets rapides de la nomination de Tigellinus fut la promulgation d’une série de lois contre les trahisons ; de nombreuses peines capitales furent exécutées.

Au cours de cette année, Néron fit exécuter deux des membres restants de sa famille […].

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http://fr.wikipedia.org/wiki/N%C3%A9ron





On remarquera le flottement entre Otho et Othon, ainsi qu’entre Tigellin et Tigellinus [C. Ofonius Tigellinus] ;

« les affaires plus banales de la politique » : “more mundane matters of politics” « les aspects matériels de la politique, la gestion des affaires courantes » ;

« À tous points de vue, Otho était aussi débauché que Néron » : “By all accounts” « Au dire de tout le monde / Les sources sont unanimes / De l’avis général » ;

« Otho aurait présenté à Néron une femme qui aurait d’abord épousé le favori, puis l’empereur » : “Otho early introduced Nero to one particular woman who would marry first the favourite (Otho) and then the Emperor” « Dès les premiers temps, Othon présenta à Néron une certaine femme qui épousa d’abord le favori, Othon, puis l’empereur » ;

« Poppée (Poppaea Sabina) était décrite comme une femme de grande beauté, pleine de charme, et d’intelligence » : “Poppaea Sabina, described as a woman of great beauty, charm, and wit” « … qu’on présente comme une femme de grande beauté, pleine de charme et
d’esprit » ;

« En 58, Poppée avait assuré sa position de favorite de Néron » : “By 58, Poppaea had become established in her position as Nero’s favourite mistress” « Dès 58, la situation de Poppée en tant que favorite de Néron était un fait acquis » ;

« Néron et/ou Poppée auraient organisé le meurtre d’Agrippine » : “Nero and/or Poppaea reportedly machinated the murder of Agrippina” « Le couple d’amants, Néron et Poppée, ou bien l’un de deux amants, aurait comploté l’assassinat d’Agrippine » ;

« par ce cas de matricide » : “by this case of matricide” « par cette affaire de matricide, par ce matricide » ;

« Il avait été banni en 39 par Caligula, accusé d’adultère avec à la fois Agrippine et
Livilla » : « Accusé d’adultère tant avec Agrippine qu’avec Livilla, il avait été banni en 39 par Caligula » ;

« [Tigellinus] avait réussi à devenir un proche de Néron (et peut-être son amant) » : “Ambitious, Tigellinus managed to become a favourite of Nero (and, reputedly, his lover)”
« Ambitieux, T. parvint à s’insinuer dans les bonnes grâces de Néron (et, dit-on, à devenir son amant) » ;

« Néron … avait régné huit ans » : “had reigned for eight years” « régnait depuis huit ans » ;

« Néron décida d’épouser sa maîtresse, mais son mariage avec Octavie devait d’abord être annulé » : “Nero finally decided to marry his mistress, but his marriage to Octavia had to be dissolved before doing so” « N. finit par décider d’épouser sa maîtresse, mais encore fallait-il au préalable que son mariage avec O. fût dissous »

« mais la torture d’un de ses esclaves ne parvint qu’à produire la célèbre déclaration de Pythias, selon laquelle la vulve d’Octavie était plus propre que la bouche de Tigellinus » : “but torturing one of her slaves only produced the famous declaration of Pythias reporting the genitalia of Octavia to be cleaner than the mouth of Tigellinus” « mais la mise à la torture d’une de ses esclaves eut pour seul résultat la célèbre apostrophe de Pythias à Tigelli-nus : la vulve d’Octavie est plus propre que ta bouche » [Voir ci-dessous PYTHIAS] ;

« N. réussit à obtenir le divorce pour cause d’infertilité » : “Nero proceeded to declare the divorce on grounds of infertility” « N. répudia alors Octavie pour stérilité » — le rédacteur anglophone avait le choix entre barrenness, sterility et infertility ; il a préféré le dernier, euphémisme datant de 1847 et qui a la faveur des cliniques spécialisées ;

« … provoqua des émeutes publiques » : pour les distinguer des émeutes en appartement, en petit comité, in petto, en son for intérieur ? — de toute façon, c’est faux : il n’y a pas eu d’émeutes du tout en la circonstance et Tacite ne mentionne que des « protestations répétées » (crebri questus) ;

« Un des effets rapides de la nomination de Tigellinus » : “One of the earliest effects of Tigellinus’ advancement” « Une des toutes premières conséquences de la promotion
de T. »

« une série de lois contre les trahisons » [les trahisons, au pluriel…] : “a series of treason laws” « une série de lois réprimant le crime de lèse-majesté, d’atteinte à la maiestas » — c’est inexact : la lex de maiestate, suspendue en 41 par Claude, est remise en vigueur ;

« de nombreuses peines capitales furent exécutées » [formule de très mauvais goût] : “numerous capital sentences were carried out” « il y eut de nombreuses exécutions
capitales » ;

« Au cours de cette année, Néron fit exécuter deux des membres restants de sa famille » : “During the same year, Nero executed two of his few remaining relatives” « La même année, N. fit mettre à mort deux des rares survivants de sa famille ».

PYTHIAS — même ânerie

Pythias was a Roman slave bound to Octavia, the wife of Nero until 62 A.D.
He was tortured and famously proclaimed that Octavia’s genitalia was cleaner than Tigellinus’ mouth.

This page was last modified 14:48, 7 January 2007.
http://en.wikipedia.org/wiki/Pythias_%28Roman%29


Il existe deux sources se rapportant à Pythias, servante ou suivante (ancilla) d’Octavie:

Tacite (Annales, XIV, 60), qui rapporte l’anecdote au style indirect sans désigner le personnage par son nom, et Dion Cassius (LXII, 13,4), qui l’appelle deux fois Πυθιάς et précise qu’elle crache au visage de son bourreau.



Tacite :

Igitur accepto patrum consulto, postquam cuncta scelerum suorum pro egregiis accipi uidet, exturbat Octauiam, sterilem dictitans; exim Poppææ coniungitur. Ea diu pælex et adulteri Neronis, mox mariti potens, quendam ex ministris Octauiæ impulit seruilem ei amorem obicere. Destinaturque reus cognomento Eucærus [Εὔκαιρος], natione Alexandrinus, canere per tibias doctus. Actæ ob id de ancillis quæstiones, et ui tormentorum uictis quibusdam, ut falsa adnuerent, plures perstitere sanctitatem dominæ tueri; ex quibus una instanti Tigellino castiora esse muliebria Octauiæ respondit quam os eius. Mouetur tamen primo ciuilis discidii specie domumque Burri, prædia Plauti infausta dona accipit; mox in Campaniam pulsa est addita militari custodia. Inde crebri questus nec occulti per uulgum, cui minor sapientia et ex mediocritate fortunæ pauciora pericula sunt. His tamquam Nero pænitentia flagitii coniugem reuocarit Octauiam.

« Néron n’eut pas plus tôt reçu le décret du sénat, que, voyant tous ses crimes érigés en vertus, il chasse Octavie sous prétexte de stérilité ; ensuite il s’unit à Poppée. Cette femme, longtemps sa concubine, et toute-puissante sur l’esprit d’un amant devenu son époux, suborne un des gens d’Octavie, afin qu’il l’accuse d’aimer un esclave : on choisit, pour en faire le coupable, un joueur de flûte, natif d’Alexandrie, nommé Eucérus. Les femmes d’Octavie furent mises à la question, et quelques-unes, vaincues par les tourments, avouèrent un fait qui n’était pas ; mais la plupart soutinrent constamment l’innocence de leur maîtresse. Une d’elles, pressée par Tigellin, lui répondit qu’il n’y avait rien sur le corps d’Octavie qui ne fût plus chaste que sa bouche. Octavie est éloignée cependant, comme par un simple divorce, et reçoit, don sinistre, la maison de Burrus et les terres de Plautus. Bientôt elle est reléguée en Campanie, où des soldats furent chargés de sa garde. De là beaucoup de murmures ; et, parmi le peuple, dont la politique est moins fine, et l’humble fortune sujette à moins de périls, ces murmures n’étaient pas secrets. Néron s’en émut ; et, par crainte bien plus que par repentir, il rappela son épouse Octavie. »
trad. Jean-Louis Burnouf, 1859

“Nero, on receiving this decree of the Senate and seeing that every piece of his wickedness was regarded as a conspicuous merit, drove Octavia from him, alleging that she was barren, and then married Poppaea. The woman who had long been Nero’s mistress and ruled him first as a paramour, then as her husband, instigated one of Octavia’s servants to accuse her an intrigue with a slave. The man fixed on as the guilty lover was one by name Eucaerus, an Alexandrine by birth, skilled in singing to the flute. As a consequence, her slave-girls were examined under torture, and though some were forced by the intensity of agony into admitting falsehoods, most of them persisted in upholding the virtue of their mistress. One of them said, in answer to the furious menaces of Tigellinus, that Octavia’s person was purer than his mouth. Octavia, however, was dismissed under the form of an ordinary divorce, and received possession of the house of Burrus and of the estates of Plautus, an ill-starred gift. She was soon afterwards banished to Campania under military surveillance. This led to incessant and outspoken remonstrances among the common people, who have less discretion and are exposed to fewer dangers than others from the insignificance of their position. Upon this Nero, though he did not repent of his outrage, restored to Octavia her position as wife.”

Translated by Alfred John Church and William Jackson Brodribb

The Modern Library edition of Church and Brodribb’s text, published under the title of The Complete Works of Tacitus, 1942



Dion Cassius:

Μόνη δὴ Πυθιὰς οὔτε τι κατεψεύσατο αὐτῆς, καίπερ πικρότατα βασανισθεῖσα, καὶ τέλος ὡς ὁ Τιγελλῖνος ἐνέκειτο αὐτῇ, προσέπτυσε τέ αὐτῷ καὶ εἶπε, « Καθαρώτερον, ὦ Τιγελλῖνε, τὸ αἰδοῖον ἡ δέσποινα μοῦ τοῦ σοῦ στόματος ἔχει. »

« Seule Pythias, quoique très cruellement torturée, ne proféra aucun mensonge sur le compte d’Octavie, et, à la fin, comme Tigellinus la pressait, elle lui cracha au visage et lui dit : Le sexe de ma maîtresse, Tigellinus, est plus chaste / exempt de souillure que ta bouche. »


καθαρός (cf. les Cathares, catharsis, Catherine) « sans souillure, pur ; propre ; innocent ; chaste, vertueux »


“Pythias alone had refused though cruelly tortured to utter lies against Octavia, and finally, as Tigillinus continued to urge her, she spat in his face, saying: My mistress’s privy parts are cleaner, Tigillinus, than your mouth.”

transl. Earnest Cary on the basis of the version by Herbert Baldwin Foster,
Loeb Classical Library, 1925




Remarques sur l’ensemble des textes classiques et de leurs traductions.

Tacite et Dion Cassius sont en désaccord sur un point précis : alors que le premier affirme que « la plupart » (plures) des servantes et suivantes d’Octavie soutiennent leur maîtresse, le second souligne l’exemplarité de Pythias, « seule, unique » (μόνη) à défendre la réputation de l’impératrice.

La convergence frappante entre castiora et καθαρώτερον ne milite guère en faveur d’une traduction par « propre » : non contente de chercher à innocenter Octavie, Pythias insinue que Tigellinus est un fellator (« suceur »), donc considéré comme passif [cf. uiri muliebria pati, chez Salluste, Bellum Catilinæ, XIII, 3], ce qui — s’agissant d’un homme + libre [ni esclave, ni affranchi] + adulte — était le comble de l’abomination aux yeux des Romains (perte de la dignitas) ; voir Le sexe et l’effroi, de Pascal Quignard (1994).

Muliebria (pudenda) et αἰδοῖον, euphémismes pourtant traditionnels, ont plongé certains traducteurs dans l’embarras ; le double souci d’édulcorer le propos et de restituer le style indirect aboutit à un résultat parfois opaque : « il n’y avait rien sur le corps d’Octavie qui ne fût plus chaste que sa bouche ».


Montaigne mentionne Tigellinus (il écrit Tigillinus) à deux reprises dans les Essais : en I, XX (Que Philosopher, c’est apprendre à mourir) et en III, IX (De la vanité). Incidemment, il est un peu surprenant que, dans le premier passage, Montaigne en soit resté aux fonctions de Tigellinus en tant que « Capitaine du guet à Rome ».






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19 février 2007

Cornelius Gallus (II) : Tristram Shandy


À la suite de Pline et d’autres compilateurs, Montaigne mentionne donc (I, XIX/XX : Que philosopher, c’est apprendre à mourir), parmi d’autres, la mort du préteur Cornelius Gallus en plein coït.

(Pour la petite histoire, dans la version des Essais prétendument complète disponible sur Internet grâce au Project Gutenberg et à laquelle il manque le chap. XII du second livre : l’Apologie de Raimond Sebond, qui — pour donner un ordre de grandeur — va de la page 415 à la page 589 dans la Pléiade, Cornelius Gallus n’est plus ‘praetor’ mais ‘proctor’ : « appa-riteur », qui, aux Etats-Unis, veille à la régularité du déroulement des épreuves d’examen dans les Universités ; ‘proctor’ est une forme syncopée, remontant au moyen-anglais, de procurator.)



Laurence Sterne, à son tour, emprunte aux Essais, et voici le parti qu’il en tire :



Tristram Shandy, tome III, volume V, chapitre 4 :


“—And lastly—for all the choice anecdotes which history can produce of this matter, continued my father,—this, like the gilded dome which covers in the fabric—crowns all.—


’Tis of Cornelius Gallus, the praetor—which, I dare say, brother Toby, you have read.—I dare say I have not, replied my uncle.—He died, said my father<,> as *************** —And if it was with his wife, said my uncle Toby—there could be no hurt in it.— That’s more than I know—replied my father.”


« Et, pour finir, l’Histoire aura beau abonder en anecdotes exemplaires sur ce sujet, poursuivit mon père, voici celle qui, telle le dôme doré qui surmonte l’édifice, en est le couronnement.

Elle se rapporte à Cornelius Gallus, le préteur, et j’imagine, frère Tobie, que tu l’as lue. — Je crois bien que non, répondit mon oncle. — Il mourut, dit mon père, à l’instant où *************** — Puisque c’était avec sa femme, dit mon oncle Tobie, où était le mal ? — C’est trop me demander, répondit mon père. » [“And if ” = “ if ”]




Tristram Shandy, tome III, volume V, chapitre 12 :




“—But to return to my mother.



My uncle Toby’s opinion, Madam, ‘that there could be no harm in Cornelius Gallus, the Roman praetor’s lying with his wife;’—or rather the last word of that opinion,—(for it was all my mother heard of it) caught hold of her by the weak part of the whole sex:—You shall not mistake me,—I mean her curiosity,—she instantly concluded herself the subject of the conversation, and with that prepossession upon her fancy, you will readily conceive every word my father said, was accommodated either to herself, or her family concerns.



—Pray, Madam, in what street does the lady live, who would not have done the same?



From the strange mode of Cornelius’s death, my father had made a transition to that of Socrates
[…].”



« — Mais revenons-en à ma mère.

L’opinion de mon oncle Tobie, Madame, à savoir qu’il n’y avait pas de mal à ce que Cornelius Gallus, le préteur romain, ait couché avec sa femme, ou plus précisément le dernier mot de cette opinion, car c’est tout ce que ma mère put en saisir, la prit par le point faible commun à toutes les femmes : N’allez pas vous méprendre, je veux dire sa curiosité — elle en conclut sur-le-champ qu’elle-même était le sujet de la conversation et, une fois qu’elle eut l’esprit obnubilé par cette idée, vous concevrez sans peine que chaque mot dit par mon père était par elle appliqué soit à sa personne soit aux affaires de sa famille.

— Aurez-vous la bonté de me dire, Madame, dans quelle rue demeure la dame qui n’en aurait pas fait autant ?

De la mort singulière de Cornelius, mon père était passé à celle de Socrate […]. »




Il y a, me semble-t-il, une modulation (que je n’ai pas réussi à bien rendre) entre ‘there could be no hurt in it’ : « cela ne pouvait pas faire mal, être douloureux » et ‘there could be no harm’ : « il n’y avait rien de répréhensible, de condamnable ».

Léon de Wailly (1882), dans le premier passage, rend “He died, said my father<,> as …” par
« Il mourut, dit mon père, en … », ce qui est bien dans l’esprit du texte et il a eu raison d’adopter cette solution.



Comme le notent Melvyn et Joan New, Sterne s’est inspiré de l’anecdote pour les circon-stances dans lesquelles meurt l’épouse de Le Fever (Tristram Shandy, tome III, volume VI, chapitre 7) :


“I was the ensign at Breda, whose wife was most unfortunately killed with a musket-shot, as she lay in my arms in my tent. […]

I remember, said my uncle Toby, sighing again, the story of the ensign and his wife, with a circumstance his modesty omitted.”


Charles Mauron (p. 381) et Guy Jouvet (p. 594) rendent ‘modesty’ par « modestie », supposant donc que le lecteur a présente à l’esprit une des valeurs du terme en français classique : « pudeur, décence ».










En 2004, sur une liste de discussion (mailing list), à propos de cette phrase tirée du Dictionary of Phrase and Fable, d’E. Cobham Brewer :

“Gallus (Cornelius), the praetor, and Titus Haterius, a knight, each died while kissing the hand of his wife”,

un érudit fit remarquer que le texte non-édulcoré de Valère-Maxime (IX, XII, 8) pré-sentait les intéressés sous un jour moins favorable :

« Cornelius enim Gallus prætorius et T. Etereius, eques Romanus, inter usum puerilis ueneris absumpti sunt. »

Leurs partenaires étaient donc masculins et très jeunes (puer précède adulescens) ; quant à leur (absence de) consentement, il n’en était pas question, car souvent, lit-on chez Ernout-Meillet, comme le gr. παῖς, puer a le sens de « jeune esclave » : c’est, bien enten-du, le cas ici.

Montaigne et, à sa suite, Sterne n’en ont rien su : ils s’en sont tenus à la version des faits présentée par Ravisius Textor, relayant Pline.




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07 février 2007

Cornelius Gallus (I) : Montaigne




Montaigne, I, XIX/XX:
Que philosopher, c’est apprendre à mourir






« Qui eut1 iamais pẽſé qu’vn Duc de Bretaigne2 deut3 eſtre eſtouffé de4 la preſſe5, comme fut celuy-là à l’entrée du Pape Clement6, mõ voiſin, à Lyõ7 ? N’as tu8 pas veu tuer vn de nos roys9 en ſe iouant10 : Et vn de ſes anceſtres11 mourut-il pas12 choqué13 par vn pourceau. Æſchilus14, menaſſé de la cheute d’vne maiſon, à15 beau ſe tenir à l’airte16, le voyla aſſommé d’vn toict17 de tortue, qui eſchappa des pates d’vn’18 Aigle en l’air19. L’autre20 mourut d’vn21 grein de raiſin; vn Empereur, de l’eſgrafigneure22 d’vn peigne, en ſe teſtõnant23 : Æmilius Lepidus24, pour auoir hurté25 du pied cõtre le ſeuil de ſon huis26 : et Aufidius27, pour auoir choqué28 en entrant cõtre la porte de la chambre du conſeil; et entre les cuiſſes des femmes, Cornelius Gallus29 preteur, Tigillinus30, Capitaine du guet à Rome, Ludouic31, fils de Guy de Gonſague, Marquis de Mantoüe. Et, d’vn encore pire exemple, Speuſippus32, Philoſophe Platoniciẽ, & l’vn de nos Papes33. »















01 on attendrait euſt et deuſt.
02 Jean II de Bretagne (1239-1305).
03 eu notant [y], cf. veu, cheute, eſgrafigneure.
04 c’est « de » et non « par » qui introduit le complément d’agent, cf. menaſſé de la cheute, aſſommé d’un toict.
05 « foule, cohue », 1er sens du mot, attesté dès la Chanson de Roland.
06 Clément V (Bertrand de Got, v.1264-1314, archevêque de Bordeaux, natif de Villan-draut, non loin de Montaigne).
07 le 14 novembre 1305. “Who would ever have imagined that a Duke of Brittanie ſhould have beene ſtifled to death in a throng of people, as whilome was a neighbour of mine at Lyons, when Pope Clement made his entrance there?” Florio n’a pas bien compris la phrase.
08 début de la prosopopée, quelques lignes plus haut : « D’auantage, pauure fol que tu es, qui t’a eſtably les termes de ta vie? » [d’avantage : « en outre, de surcroît »].
09 Henri II, mort le 10 juillet 1559, des suites d’une blessure accidentelle reçue le 30 juin au cours d’une joute.
10 « N’as-tu pas vu un de nos rois se faire tuer alors qu’il se distrayait ? »
11 Philippe de France (1116-1131), fils aîné de Louis VI le Gros et d’Adèle de Savoie ; alors que le dauphin se déplaçait à cheval, un pourceau errant effraya sa monture qui se cabra et désarçonna le cavalier, qui mourut des suites de sa chute. A la suite de cet inci-dent, seuls les cochons (reconnaissables à la clochette autour de leur cou et à l’entaille de leur oreille) appartenant à l’ordre des hospitaliers de saint Antoine furent autorisés à vaguer dans les rues de Paris.
12 situation paradoxale : la négation proprement dite placée en tête de la proposition interrogative est effacée, alors que son renforcement (pas) est maintenu.
13 « heurté, bousculé, renversé ».
14 on attendrait Æſchylus (Αἴσχυλος). En I, XXVIII (1595), De l’Amitié :
« le poëte Aiſchylus ».
15 on attendrait a.
16 italien all’erta « sur ses gardes, sur le qui-vive » (1ère attestation en français chez Rabelais, dans le Quart Livre).
17 « carapace ».
18 le genre grammatical du mot « aigle » a été longtemps hésitant ; le latin ăquĭla est féminin, l’italien aquila et l’espagnol águila aussi.
19 légende rapportée par Valère-Maxime, IX, XII.
20 Anacréon (Pline, VII, 44 : acino uuæ passæ, d’un grain — ou d’un pépin — de raisin sec).
21 « mourut à cause d’un grain de raisin, étouffé par un grain de raisin ».




22 le verbe de base est « graf(f)igner », attesté depuis le XIIIe s., signifiant « érafler, égratigner, griffer » et toujours vivant au Québec. « Ilz [les chiens de son père] luy graphi-noient le nez » Gargantua, XI (Huchon, p. 35) ; « excepté Euſthenes lequel un des Geans avoit egraphiné quelque peu au viſage ainſi qu’il l’eſgorgetoit » Pantagruel, XXX (Huchon, p. 321).
« Touſiours le chardon et l’ortie, Puiſſe eſgrafigner ſon tombeau », « Ie veux que ma poitrine, Se laiſſe eſgrafiner à toute dure eſpine » Ronsard. — eſgratigneure(s) : II, XXVII, Coüardiſe mere de cruauté ; III, VIII, De l’Art de conferer.
23 « en se coiffant » ; trois autres occurrences dans les Essais. Marot, Rondeau des bar-biers : « De teſtonner on n’en parlera plus » (Defaux, II, p. 764) ; verbe usuel chez Rabelais, qui connaît même « les parfumeurs et teſtonneurs ».
24 Q. Æmilius Lepidus, consul en 21 av. J.-C. (Pline, VII, 181).
25 telle est la graphie primitive du verbe en français, préservée par l’anglais to hurt.
26 « porte », cf. huis-clos, huisserie, huissier [d’où l’anglais usher] ; latin ūstium (VIe s.), du classique ōstium, dérivé d’ōs « bouche », cf. ōrificium.
27 C. Aufustius (Pline, VII, 181).
28 « pour s’être cogné ».
29 Pline, VII, 184.
30 C. Ofonius Tigellinus, préfet des vigiles (præfectus uigilum [Vrbi], commandant des veilleurs ou de la garde urbaine [de Rome] ; les sapeurs-pompiers italiens s’appellent encore vigili del fuoco), puis préfet du prétoire (præfectus prætorio) de Néron. Le même personnage est à nouveau mentionné (toujours sous la forme Tigillinus) en III, IX. — Dion Cassius : ὁ Τιγελλῖνος ὁ Ὀφώνιος ; Plutarque : ὁ Τιγελλῖνος. — Récit de sa mort : Tacite, Histoires, I, LXXII.
31 Ludovico II Gonzaga (1334-1382), Capitano del Popolo e Signore di Mantova, fils de Guido Ier.
32 Σπεύσιππος, neveu de Platon.
33 Jean XII (Ottaviano, v.937-964).

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30 novembre 2006

Montaigne
et « les singeries d’Apollonius »

J’ay veu de mon temps merveilles en l’indiscrete et prodigieuse facilité des peuples à se laisser mener et manier la creance et l’esperance où il a pleu et servy à leurs chefs, par-dessus cent mescontes les uns sur les autres, par-dessus les fantosmes et les songes. Je m’estonne plus de ceux que les singeries d’Apollonius et de Mehumet enbufflarent. Leur sens et entandement est entièrement estouffé en leur passion. Leur discretion n’a plus d’autre chois que ce qui leur rit et qui conforte leur cause. J’avoy remarqué souverainement cela au premier de nos partis fiebvreux. Cet autre qui est nay depuis, en l’imitant, le surmonte. Par où je m’advise que c’est une qualité inseparable des erreurs populaires. Après la première qui part, les opinions s’entrepoussent suivant le vent comme les flots. On n’est pas du corps si on s’en peut desdire, si on ne vague le trein commun. Mais certes on faict tort aux partis justes quand on les veut secourir de fourbes. J’y ay tousjours contredict. Ce moyen ne porte qu’envers les testes malades ; envers les saines il y a des voyes plus seures, et non seulement plus honnestes, à maintenir les courages et excuser les accidents contraires.

Montaigne, III, X : De mesnager sa volonté.

Texte cité d’après celui d’Albert Thibaudet et Maurice Rat,
éditions Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1962, p. 991.


Telle quelle, la deuxième phrase (qui appartient à la « cou-che C » = texte de 1595) va à l’encontre du propos, pour la bonne raison qu’elle est fautive :
il faut lire Je NE m’estonne plus…

Pour mémoire : le premier personnage mentionné est Apollonios de Tyane (᾿Απολλώνιος ὁ Τυανεύς), néo-pythagoricien du début de l’ère chrétienne, né en Turquie (vestiges de Tyane à Kemerhisar, à 25 km au sud de Niğde = Nikdeh du dictionnaire de Bailly, en Cappadoce), surtout connu par le « roman historico-philosophique de Philostrate » (formule de Pierre Hadot, dans l’Encyclopædia Universalis) et une mention peu flatteuse dans Alexandre ou le faux devin (Ἀλέξανδρος ἢ Ψευδομάντις), de Lucien de Samosate.

Et « enbufflarent » ?

Pour ce qui est de la désinence de la 3e personne du pluriel de l’indicatif passé simple des verbes en -er (le traditionnel 1er groupe), Montaigne hésite entre -arent et -èrent (mais quand modification il y a, c’est toujours dans le même sens : en I, VI, Thibaudet et Rat p. 31 « usèrent », Exemplaire de Bordeaux « vſarent » avec correction manuscrite « vſerent »). Le phénomène : -arent remplaçant -èrent, est apparu au XIIe siècle, bien attesté dès le XVe siècle, prend une certaine ampleur à la Renaissance et on en trouve des traces un peu au-delà ; il est dû, pour l’essentiel, à la tendance qu’a pendant cette période -e- à s’ouvrir en -a- devant -r-.
Tallemant des Réaux peut encore écrire, parlant de Nompar de Caumont, maréchal et duc de la Force, et de son épouse, fille du maréchal de Biron : « Ils n’ont jamais pu se desfaire de dire : Ils allarent, ils mangearent, ils frapparent, etc. » et citer M. de Chevreuse : « Voylà où elle s’assisa en me disant adieu, et où elle me dit quatre paroles qui m’assommarent. »
Déterminer et quantifier les variations d’usage chez un auteur donné relève de la gageure, tant les éditeurs de textes s’ingénient à embrouiller la situation : toujours chez Thibau-det et Rat, « accuserent » et « renvoyèrent » (I, 5, p. 27) censés représenter « accusarent » et « renvoiarent » de l’Exemplaire de Bordeaux, etc. En définitive, on recense — dans les seuls Essais — 32 occurrences en –arent pour 134 en -erent/-èrent.
-Arent est présent dans le Journal de voyage et dans les notes sur les Ephémérides de Beuther.

Grec βούϐαλος, d’où latin būbălus, devenu būfălus chez Venantius Fortunatus, italien bufalo (TLFi écrit par erreur « italien buffalo ») : imbufalire existe, mais semble récent et signifie « mettre en rogne ». « Enbuffler » serait-il un hapax ? Selon l’opinion la plus répandue, le verbe voudrait dire « tromper, induire en erreur » ; il est plus simple de comprendre « abêtir, abrutir ».

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27 novembre 2006

Paete, prends ton luth…

L’anecdote montrant Arria, épouse romaine emblématique, aidant son mari à se suicider s’apprend d’abord chez Pline le Jeune (Ep. III, 16), puis, en renforcement, chez Mon-taigne (II, xxxv, De trois bonnes femmes : « Il n’en est pas à douzaines, comme chacun sçait… », écrit-il en incipit, pour mettre de l’ambiance), qui cite d’ailleurs un très beau quatrain de Martial (I, xiii) sur le sujet.
Le nom complet du mari était A. [Aulus] Cæcina Pætus : c’est la dernière partie — le surnom (cognomen) — qui nous intéresse, car Arria l’emploie pour s’adresser à lui dans la formule célèbre Pæte, non dolet « Paetus, cela ne fait pas mal » et comme la citation traîne partout, on s’aperçoit que Pæte subit une déformation curieuse et fréquente (ne pas perdre de vue que les internautes ont la latitude de puiser dans des ressources du XIXe siècle tombées dans le domaine public, passées à la moulinette de la reconnaissance optique de caractères ou OCR — Optical Character Recognition —, sans travail éditorial sérieux).

La graphie Pætus est assurée :

1o) l’adjectif pætus « qui regarde de côté, qui louche un peu [pæta était une épithète de Vénus ; allusion à des coups d’œil furtifs, à des regards coulés tendrement] » (Gaffiot, 1934, qui écrit Pétus Cæcina, au prix d’une incohérence graphique) ; “having leering eyes, with a cast in the eyes, blinking or winking with the eyes, blinkeyed; esp. as an epithet of Venus, prettily leering, with a pretty cast in her eyes, prettily blinking: paetus, μυὼψ τοῖς ὄμμασιν, Gloss. Philox.” (Lewis & Short), où μυώψ « qui cligne les yeux pour mieux voir,
myope » (Bailly) — Incidemment, on constate des divergences entre Liddell-Scott-Jones et Bailly sur des questions d’accentuation, celui-ci distinguant μύωψ « taon » et μυώψ
« qui cligne les yeux pour mieux voir », celui-là ne connaissant que μύωψ dans toutes les acceptions.

2o) le témoignage du grec, dans l’épisode rapporté par Dion Cassius (LX, 16) [historien qu’une notice du musée du Louvre, consacrée au groupe statuaire Arria et Paetus de la cour Marly, met au nombre des auteurs latins]:

« Ἰδού, Παῖτε, οὐκ ἀλγῶ » (Tiens/Vois, Paetus, je n’ai pas mal).

Peut-être la déformation constatée sur Paetus résulte-t-elle d’une hypercorrection ou est-elle due au recours à une ligature, « æ » (U+00E6), parfois difficile à distinguer, dans certaines fontes et surtout en italiques, d’une autre ligature : « œ » (U+0153). Si le lecteur λ lisait ou croyait lire Pœte, il écrivait à son tour Poete.

En voici deux cas patents. Le latin cēterī « tous ceux qui restent, tous les autres », masculin, a une forme correspondante au neutre, cētera ; à côté de et cetera (notre
« etc. »), apparaissent successivement une graphie (hypercorrecte ?) et caetera / et cætera, puis et coetera / et cœtera.

« — Et coetera punctum ! fit Mistigris en contrefaisant la voix de jeune coq enroué qui rendait le discours d’Oscar encore plus ridicule, car le pauvre enfant se trouvait dans la période où la barbe pousse, où la voix prend son caractère. » Balzac, Un début dans la vie (édition Furne, p. 476; Furne donne constamment oe pour ae).

Bien mieux:

« ET COETERA. Locution empruntée du latin. Et le reste. Il s’emploie quand on charge le lecteur de compléter lui-même une énumération ou une phrase inachevée. On l’abrège en Etc. Il y a dans son laboratoire toutes sortes d’ustensiles, des fourneaux, des cornues, des creusets, etc. Vous savez le proverbe : Quand chacun fait son métier, etc.

Substantivement, Le reste de la phrase n’est exprimé que par un et coetera. Mettre trois et coetera de suite. »

Dictionnaire de l’Académie française, 8e édition (1932-5), t.I, p. 496

Autre cas : le latin fētus, -ūs (apparenté à fēcundus) « grossesse, portée, action de mettre bas ; et par métonymie « petit (d’un animal) » par opposition à partus » (Ernout-Meillet) [un dérivé non-littéraire *fētōnem est à l’origine de notre « faon »] s’écrit en latin tardif foetus / fœtus. Nous en sommes toujours là ; comme de juste, la prononciation est [fẹtys] (avec U+1EB9) et non [føtys] (avec U+00F8).

Les considérations qui précèdent peuvent aider à goûter l’extrait que voici :

Il faut n’avoir ignoré aucun des excellents malheurs du jeune âge, il faut avoir grimpé sur toutes les Chimères aux doubles ailes blanches qui offrent leur croupe féminine à de brûlantes imaginations, pour comprendre le supplice auquel Gaston de Nueil fut en proie quand il supposa son premier ultimatum entre les mains de madame de Beauséant. Il voyait la vicomtesse froide, rieuse et plaisantant de l’amour comme les êtres qui n’y croient plus. Il aurait voulu reprendre sa lettre, il la trouvait absurde, il lui venait dans l’esprit mille et une idées infiniment meilleures, ou qui eussent été plus touchantes que ses froides phrases, ses maudites phrases alambiquées, sophistiques, prétentieuses, mais heureusement assez mal ponctuées et fort bien écrites de travers. Il essayait de ne pas penser, de ne pas sentir ; mais il pensait, il sentait et souffrait. S’il avait eu trente ans, il se serait enivré ; mais ce jeune homme encore naïf ne connaissait ni les ressources de l’opium, ni les expédients de l’extrême civilisation. Il n’avait pas là, près de lui, un de ces bons amis de Paris, qui savent si bien vous dire : — Poète, non dolet ! en vous tendant une bouteille de vin de Champagne, ou vous entraînent à une orgie pour vous adoucir les douleurs de l’incertitude. Excellents amis, toujours ruinés lorsque vous êtes riche, toujours aux Eaux quand vous les cherchez, ayant toujours perdu leur dernier louis au jeu quand vous leur en demandez un, mais ayant toujours un mauvais cheval à vous vendre ; au demeurant, les meilleurs enfants de la terre, et toujours prêts à s’embarquer avec vous pour descendre une de ces pentes rapides sur lesquelles se dépensent le temps, l’âme et la vie !

Balzac, La Femme abandonnée

Voici maintenant un exemple de détournement de la citation de Pline, moins souriant que le « péter ne fait pas mal » de Marcel Pagnol ou l’inadvertance du site insecula.com :
« Poetus, ne souffre pas ».

Deux mois après la diffusion du prospectus publicitaire de l’Encyclopédie, Diderot voit son entreprise attaquée dans le Journal de Trévoux (appellation usuelle des Mémoires pour l’Histoire des Sciences et des Beaux-Arts, 1701-1767) par Guillaume François Berthier, SJ [1704-1782], directeur de la publication pendant 17 ans (voir la Relation de la maladie, de la confession, de la mort, et de l’apparition du jésuite Berthier, de Voltaire, publiée en 1759). Dans sa 1ère lettre à son détracteur, Diderot met en épigraphe Paete, non dolet (vu la situation : « cela ne me fait ni chaud, ni froid ») et, devant la réaction du destinataire, lui adresse une seconde missive :

Perge, sequar. Ænéïd.
Je doute, mon R.P., par le trouble qui règne au commencement de votre réponse si je suis heureux ou malheureux en épigraphes : j’avais simplement voulu vous annoncer que ma lettre ne vous ferait point de mal ; & j’ai bien peur de m’être trompé : vous parlez de santé, comme si mes compliments vous donnaient la fièvre : du reste, quand je voudrais bien vous regarder comme un bon seigneur romain, je n’en serais pas plus disposé à jouer avec vous le rôle de la dame Arria. […]

La nouvelle citation (IV, 114), étant donné les relations entre les correspondants, a l’allure d’un défi :

« Continue, je te suivrai. »

Avec des exemples aussi réussis, on en vient à être surpris que l’emploi métaphorique de « détournement » ne soit pas attesté avant le début du XXe siècle (« Cette sorte de détournement prolétarien de la révolution bourgeoise » Jaurès, Et. soc., 1901, p. xxi ; cité par le Trésor de la Langue Française informatisé).

Remarque:

Balzac, La Comédie humaine, nrf/Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, t.II (1976), édition publiée sous la direction de Pierre-Georges Castex
t.II, p. 488 La Femme abandonnée : PÆTE, NON DOLET!
note (Madeleine Ambrière-Fargeaud) p. 1404 : « les éditions donnent par erreur Poete au lieu de Paete. »

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10 novembre 2006

Montaigne et ses éditeurs : le cas du grec




« La superstition suit l’orgueil et lui obeit comme à son pere :

ἠ δεισιδαιμονία κατάπερ πατρὶ τῷ υφῷ πείτεται. »


Montaigne, Essais, II, XII (« couche A » = texte de 1580) : Pléiade, Thibaudet & Rat, p. 478.
— Formule de Socrate rapportée par Stobée (devenu Strobée chez Claude Pinganaud, p. 381).

Sachant que l’Exemplaire de Bordeaux (EB) porte
ἡ δεισιδαιμονία κατάπερ πατρὶ τῷ τυφῷ πείτεται
et que le texte correct est
ἡ δεισιδαιμονία καθάπερ πατρὶ τῷ τυφῷ πείθεται,
on constate que l’EB ne comportait qu’une faute (πείτεται pour πείθεται ; καθάπερ est attique, κατάπερ est ionien : voir ci-après la sentence no18), scrupuleusement conservée sans mise en garde du lecteur par Thibaudet & Rat (Villey-Saulnier ne corrige pas non plus, Tournon corrige sans prévenir, Céard rectifie et l’indique en note), et que la Pléiade y a ajouté ἠ (psilose) pour ἡ (avec esprit rude) et υφῷ pour τυφῷ (cette forme tronquée apparaissant aussi sur La page de Trismégiste, ainsi que sur le site de l’Ecole alsacienne).

La citation se retrouve p. 1421 de la même édition, sentence no18 (les poutres peintes de la « librairie ») :
Ἡ δεισιδειμονία καθαπερ πατρι τῷ τύφῳ πείθεται,
où l’on relève δεισιδειμονία pour δεισιδαιμονία, καθαπερ pour καθάπερ, et πατρι pour πατρὶ.
Au passage, on remarque καθάπερ, et non plus κατάπερ ; il y a donc 2 fautes sur l’EB.

The Montaigne Project, sur le site de l’Université de Chicago, permet de consulter l’EB sous forme d’images numériques, ainsi que la retranscription de l’édition Villey-Saulnier, ce qui — pour la phrase qui nous intéresse — donne ceci :
e deisidaimonia chataper patri to tupho peitetai,
avec e pour rendre le nominatif féminin singulier de l’article et chataper pour rendre κατάπερ / καθάπερ.

La traduction en anglais de John Florio est accessible sur Internet sur le site de Renascence Editions, avec le résultat que voici :
“It is haply that which the ancient Greeke proverb implieth
η δειοιδαιμονια, χαθαπερ παερι τω τυφω πειθεται, ‘Superstition obaieth pride as a father.’”
Les n erreurs ne sont pas imputables à l’édition de 1603, comme on peut s’en assurer en comparant avec l’exemplaire de Gallica BNF, page 288 (où d’ailleurs, Florio écrit ‘happily’ pour ‘haply’).

Le Project Gutenberg, lui, a choisi la traduction due à Charles Cotton (1630-1687), dans l’édition (1877) du petit-fils de Hazlitt [The Spirit of the Age, Characters of Shakespeare’s Plays, etc.], William Carew Hazlitt, rebaptisé par inadvertance Hazilitt. Or, surprise : point d’Apologie de Raimond Sebond, on passe sans transition de II, XI à II, XIII. Confirmation sur en.wikipedia.org :

His [Montaigne’s] skepticism is best expressed in the long essay “An Apology for Raymond Sebond” (Book 2, Chapter 12) which has frequently been published separately. We cannot trust our reasoning because thoughts just occur to us: we don’t truly control them. We do not have good reasons to consider ourselves superior to the animals. He is highly skeptical of confessions obtained under torture, pointing out that such confessions can be made up by the suspect just to escape the torture he is subjected to (the first known use of this argument against torture). In the middle of the section
normally entitled “Man’s Knowledge Cannot Make Him Good,” he wrote that his motto was “What do I know?”. Since the long “Apology for Raymond Sebond” is hardly ever included in publications of his essays, this expression of his main idea is generally unavailable.

Je me propose de revenir, à l’occasion, sur ces mauvais traitements que les éditeurs infligent aux textes dont ils ont la charge.

A. Thibaudet-M. Rat, 1962 (Pléiade)
C. Pinganaud, 1992 (Arléa)
P. Villey-L.V. Saulnier, 1924 (« Quadrige »/PUF, 1988, 2004)
A. Tournon, 1998 (Imprimerie nationale)
J. Céard, 2001 (« Livre de Poche », Pochothèque)
La page de Trismégiste :
http://www.bribes.org/trismegiste/montable.htm
l’Ecole alsacienne :
http://www.ecole-alsacienne.org/rubrique.php3?id_rubrique=56/#MONTAIGNE
The Montaigne Project :
http://www.lib.uchicago.edu/efts/ARTFL/projects/montaigne/
Renascence Editions :
http://www.uoregon.edu/%7Erbear/montaigne/2xii.htm
Florio, Gallica BNF :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k71710w
Project Gutenberg :
http://www.gutenberg.org/wiki/Main_Page
Wikipedia, Montaigne :
http://en.wikipedia.org/wiki/Essays_(Montaigne)


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