Il m’était venu à l’idée d’expliquer le v. 16 par un hystéron protéron (ὕστερον πρότερον) : la charrue avant les bœufs, le monde à l’envers, cf. Hysteron Proteron, Herbert C. Nutting, The Classical Journal, Vol. 11, No. 5 (Feb., 1916), pp. 298-301 et Hysteron Proteron in the Aeneid, A. S. McDevitt, The Classical Quarterly, New Series, Vol. 17, No. 2 (Nov., 1967), pp. 316-321 ; mais ça ne résiste pas à l’analyse.
Le topos pour cette figure de rhétorique est moriamur et in media arma ruamus (Enéide, II, 353) : il n’y a qu’à suivre le commentaire de Servius. (Mais j’ai apprécié la remarque de John Conington, sur Perseus: The first thing which Aeneas had to do was to persuade his comrades to die; the next to tell them how to do it.)
Autres classiques : “I die, I faint, I fail !” (Shelley), “Th’ Antoniad, the Egyptian admiral, / With all their sixty, fly and turn the rudder” (Shakespeare, Antony & Cleopatra) et “For I was bred and born / not three hours’ travel from this very place” (Shakespeare, Twelfth Night).
Deux exemples, peut-être moins galvaudés:
Dante, Paradiso, II, vv. 23-24
« e forse in tanto in quanto un quadrel posa
e vola e da la noce si dischiava »
et peut-être à l’allure où un carreau [d’arbalète] s’arrête / et vole et se décoche de la noix [de l’arbalète]
(Curieuse traduction de Jacqueline Risset :
« et dans le temps peut-être qu’une flèche
s’arrête, vole, et quitte l’arc »
alors que quadrel et noce montrent [et Mme Risset le sait] qu’il s’agit d’une arbalète et non d’un arc.)
Don Quijote
II, Capítulo XXXV. Donde se prosigue la noticia que tuvo don Quijote del desencanto de Dulcinea, con otros admirables sucesos
Tentóse, oyendo esto, la garganta don Quijote y dijo, volviéndose al duque:
—Por Dios, señor, que Dulcinea ha dicho la verdad, que aquí tengo el alma atravesada en la garganta, como una nuez de ballesta.
Jean Canavaggio, Pléiade (2001), II, p. 1165 :
En entendant ces mots, don Quichotte palpa sa gorge, et dit en se tournant vers le duc :
« Par Dieu, seigneur, Dulcinée a dit vrai :
j’ai bien l’âme ici, en travers du gosier, comme une noix d’arbalète. »
note p. 1609 : C’est-à-dire « prête à être propulsée comme un carreau d’arbalète », vers la bouche s’entend. Mais en espagnol le jeu est plus fin car c’est la nuez (« la noix ») qui signifie le plus couramment ce que le français appelle « pomme d’Adam », dont la place dans la gorge suggère vraisemblablement son image à don Quichotte.
Selon le TLFi, l’acception de noix « roue avec encoche qui, dans une arbalète [à trait], retenait la corde tendue » est attestée depuis 1195 environ ; le sens technique du français a servi de point de départ à d’autres langues : italien (noce), espagnol (nuez), anglais (nut), allemand (Nuß), etc.