07 septembre 2007

Dans les Très Riches Heures du duc de Berry :
un prélude à Armageddon





Le tableau est censé représenter la victoire du roi David sur les Jébuséens ; mais il s’agit d’une scène de bataille — médiévale — opposant les forces du Bien (à l’armure dorée) à celles du Mal (à l’armure sombre), un avant-goût d’Armageddon.

L’artiste n’a pas hésité à symboliser, au premier plan, la victoire d’un camp sur l’autre en montrant un chevalier en armure dorée enfonçant sa lance dans le fondement d’un ennemi, chevalier désarçonné ou fantassin, agenouillé face contre terre.





Cette miniature (folio 95 r), œuvre de Jean Colombe (v. 1440-v. 1493), qui a succédé aux frères Limbourg, est au nombre des trésors que recèlent les Très Riches Heures du duc de Berry, au Musée Condé de Chantilly. Elle illustre le Psaume XXIX (offertoire du Mercredi des Cendres au début du Carême) :

« Exaltabo te, Domine, quoniam extraxisti me nec delectasti inimicos meos super me »
(Ὑψώσω σε, Kύριε, ὅτι ὑπέλαϐές με καὶ οὐκ ηὔφρανας τοὺς ἐχθρούς μου ἐπ’ ἐμέ).
Le phylactère dont les volutes ornent le pied de page porte suscepisti « tu [m’]as soutenu » là où la leçon admise est maintenant extraxisti « tu [m’]as arraché » et, par erreur, exultabo « je serai transporté de joie » au lieu d’exaltabo « je [te] glorifierai » ; le tracé des « N » y est « en miroir ».






« Zoo fel en bont was het leven, zoo verdroeg het den geur van bloed en rozen dooreen »
(Si violente et variée était la vie [au Moyen-Âge] qu’il y régnait une odeur mêlée de sang et de roses)
“So violent and motley was life that it bore the mixed smell of blood and of roses”
Johan Huizinga [1872-1945]
Herfsttij der Middeleeuwen, 1919
[vers la fin du premier chapitre, intitulé « ’s Levens felheid »]
trad. : The Waning of the Middle Ages ~ The Autumn of the Middle Ages, 1924


Le néerl. herfst « automne » correspond à l’all. Herbst « id. », à l’angl. harvest (v.-a. hærfest) « moisson », au suéd. höst (v.-norr. haust) « automne » ; l’ensemble est apparenté au lat. carpĕre « cueillir » (carpe diem) et au gr. καρπός « fruit ».





À en croire les textes, avant la bataille (en réalité un assaut) dont l’enluminure donne une vision médiévalisée, les Jébuséens avaient traité David avec une ironie pleine de mépris en lui annonçant qu’il ne parviendrait pas à pénétrer dans leur citadelle parce qu’aveugles et boiteux le repousseraient.

On peut comprendre par là soit qu’il suffirait d’un groupe d’infirmes pour lui tenir tête (donc ses troupes sont quantité négligeable), soit que même le rebut de la société jébuséenne (ceux qui étaient exclus à la fois de certaines cérémonies du culte et de tout service armé) le rejette.

Tout cela est facile à comprendre aussi longtemps qu’on ne plaque pas sur la situation d’alors des schémas — bons ou mauvais — de notre époque.
Mais les textes grâce auxquels l’anecdote nous est parvenue reflètent la diversité de la tradition qui nous les a transmis.



2 Samuel, V, 6 :

Καὶ ἀπῆλθεν Δαυὶδ καὶ οἱ ἄνδρες αὐτοῦ εἰς Ἱερουσαλὴμ πρὸς τὸν Ἰεϐουσαῖον τὸν κατοικοῦντα τὴν γῆν.
Kαὶ ἐρρέθη τῷ Δαυίδ· Οὐκ εἰσελεύσει ὧδε, ὅτι ἀντέστησαν οἱ τυφλοὶ καὶ οἱ χωλοί



Jérôme :

Et abiit rex, et omnes uiri qui erant cum eo, in Ierusalem, ad Iebusæum habitatorem terræ: dictumque est Dauid ab eis: « Non ingredieris huc, nisi abstuleris cæcos et claudos »


Noua Vulgata :

Et abiit rex et omnes uiri, qui erant cum eo, in Ierusalem ad Iebusæum habitatorem terræ. Qui dixit ad Dauid: « Non ingredieris huc, sed depellent te cæci et claudi »


Les 3 versions sont d’accord pour comprendre « Tu n’entreras pas ici » ; ensuite, des divergences apparais-sent. Le texte grec porte ἀντέστησαν, aoriste de ἀνθίστημι « se dresser (ἱστάναι) contre qqn, résister à qqn, s’opposer à qqn » : aveugles et boiteux « se sont dressés » (contre toi), passé aussi difficile à justifier qu’à concilier avec les temps des traductions latines. Jérôme comprend nisi abstuleris (subjonctif parfait) « à moins que tu n’aies écarté, sans avoir écarté, tant que tu n’auras pas écarté » ; la Nouvelle Vulgate explique qu’aveugles et boiteux « te repousseront ».

Edouard Dhorme (1956, t. I, p. 941) clarifie la situation par sa traduction de l’hébreu: « Tu n’entreras pas ici, puisque les aveugles et les boiteux te repousseront. » La source grecque — telle que nous la connaissons — demeure aberrante et ne correspond pas à celle que Jérôme a suivie ; la Nouvelle Vulgate est conforme, sur ce point, à l’original.


Autre source rapportant l’anecdote : Flavius Josèphe, Antiquités judaïques (Antiquitates Iudaicæ (ed. B. Niese), VII, 3 = Τάδε ἔνεστιν ἐν τῇ ἑϐδόμῃ τῶν Ἰωσήπου ἱστοριῶν τῆς Ἰουδαϊκῆς ἀρχαιολογίας). La traduction française citée ainsi que les notes sont empruntées à l’excellent site de Philippe Remacle ; l’anglaise, due à William Whiston (1667-1752) — et probablement retouchée —, est disponible sur le site du Project Guten-berg.

Tῶν δὲ κατοικούντων τὴν πόλιν Ἰεϐουσαίων, γένος δ’ εἰσὶν οὗτοι Χαναναίων, ἀποκλεισάντων αὐτῷ τὰς πύλας καὶ τοὺς πεπηρωμένους τὰς ὄψεις καὶ τὰς βάσεις καὶ πᾶν τὸ λελωϐημένον στησάντων ἐπὶ χλεύῃ τοῦ βασιλέως ἐπὶ τοῦ τείχους καὶ λεγόντων κωλύσειν αὐτὸν εἰσελθεῖν τοὺς ἀναπήρους, ταῦτα δ’ ἔπραττον καταφρονοῦντες τῇ τῶν τειχῶν ὀχυρότητι, ὀργισθεὶς πολιορκεῖν ἤρξατο τὰ Ἱεροσόλυμα.



[47] Les Jébuséens, qui habitaient la ville et qui étaient de race chananéenne, lui fermèrent les portes et firent monter les aveugles, les boiteux et tous les estropiés sur les remparts, pour railler le roi [48], disant que les infirmes suffiraient à l’empêcher d’y pénétrer, — tant ils avaient d’orgueilleuse confiance dans la solidité de leurs remparts. — David, irrité, commence d’assiéger Jérusalem.

[47] II Samuel, V, 6 ; I Chron., XI, 4-7. Josèphe a combiné et délayé ces deux récits.

[48] Dans l’hébreu de Samuel, les Jébuséens dirent à David : « Tu n’entreras pas ici que tu n’aies délogé les aveugles et les boiteux », entendant par là : « David n’entrera jamais ici. » Josèphe a mis en scène la simple indication du texte. D’après les LXX, ce sont les aveugles et les boiteux qui s’étaient opposés à l’entrée de David : ὅτι ἀντέστησαν οἱ τυφλοὶ καὶ οἱ χωλοί. Dans les Chroniques, les habitants de Jébus disent à David : « Tu n’entreras pas ici » ; il n’est pas question d’aveugles et de boiteux.


“Now the Jebusites, who were the inhabitants of Jerusalem, and were by extraction Canaanites, shut their gates, and placed the blind, and the lame, and all their maimed persons, upon the wall, in way of derision of the king, and said that the very lame themselves would hinder his entrance into it. This they did out of contempt of his power, and as depending on the strength of their walls. David was hereby enraged, and began the siege of Jerusalem […].”





Somme toute, l’aoriste n’est peut-être qu’une bourde de copiste (que personne n’a osé rectifier) pour ἀντιστήσονται et l’anecdote elle-même qu’une interpolation ornementale, une enjolivure ; à moins, a contrario, qu’il ne s’agisse d’un reliquat, d’un témoin (au sens où les géologues parlent de butte-témoin) d’une version plus détaillée de l’épisode qui aurait fait l’objet d’une compression de texte.






Souvienne vous de celuy à qui, comme on demandast à quoy faire il se pénoit si fort
en un art qui ne pouvoit venir à la cognoissance de guiere de gens:
J’en ay assez de peu, respondit-il,
j’en ay assez d’un,
j’en ay assez
de pas un.
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28 août 2007

A propos de Chateaubriand,
« Les dieux s’en vont » III



Il arrive qu’un sujet s’acharne sur le chercheur. J’espère m’arrêter au triptyque et ne pas avoir à inventer un hideux **tétraptyque**.

Mais voyons un peu.



Pierre Bouet, maître de conférences à l’université de Caen Basse-Normandie jusqu’en 2002, enseignant de latin médiéval et spécialiste des historiens anglo-normands des XIe et XIIe siècles, a contribué en 2004 au dossier Écrire l’histoire au Moyen Âge, dans la livraison de Tabularia « Études », no4, pp. 105-119, par un article intitulé « la Reuelatio ecclesiæ sancti Michælis et son auteur », consultable et téléchargeable à l’adresse

http://www.unicaen.fr/mrsh/crahm/revue/tabularia/bouetfreculf.html.

Le texte de la Reuelatio ecclesiæ sancti Michælis in monte Tumba, rédigé au début du IXe siècle par un chanoine montois, est la source unique de tous les récits de la fondation du Mont-Saint-Michel.

Je citerai deux passages (pp. 107 et 110) du commentaire de l’érudit :


La leçon II se présente comme une justification de ces interventions archangéliques dans les régions occidentales de l’Empire romain. Du fait que les Juifs n’ont pas reconnu en Jésus-Christ le Messie annoncé dans la Bible, les anges ont quitté l’Orient pour élire domicile en Occident afin d’assurer la protection de l’église des Gentils. Un jour de Pâques, en effet, des prêtres qui veillaient durant la nuit pascale ont entendu les anges proclamer: « Quittons ces demeures! » (Migremus ex his sedibus !). L’archange saint Michel venait donc de recevoir du Très Haut la mission d’assurer la sauvegarde des Gentils après avoir assuré antérieurement celle du peuple juif. Son intervention sur le Mont Tombe s’inscrit dans cette vision théologique du mystère de la Rédemption. […]

Tout à fait originale apparaît ce que j’appellerais la Translatio angelorum. La seconde leçon nous apprend, en effet, que des prêtres entendirent la nuit de Pâques à Jérusalem des voix angéliques s’écrier: « Quittons ces demeures! » Le clerc explique alors qu’il s’agit là de la « migration des anges » (beatorum spirituum demigratio) qui abandonnent les régions orientales pour se rendre en Occident afin d’assurer la protection des Gentils. L’archange saint Michel s’est ainsi rendu d’abord sur [le] Mont Gargan en Pouille avant d’aller sur le Mont Tombe. Cette idée originale de la migration des anges de l’Orient vers l’Occident semble être une transposition de la translatio imperii, théorie aux multiples aspects que les Pères de l’Église avaient empruntée aux historiens romains en l’intégrant à une vision chrétienne du salut. Selon cette théorie, la Providence divine aurait accordé le pouvoir d’exercer une domination universelle à certains peuples: en premier aux Assyriens, ensuite aux Égyptiens, puis aux Grecs macédoniens et enfin aux Romains. Ce thème de la translatio sera repris à l’époque carolingienne sous diverses formes, notamment au moment du couronne-ment impérial de Charlemagne vers 800: on parlera ainsi de la translatio imperii, de la translatio sedis, de la translatio studii ou de la translatio sapientiæ. Aix-la-Chapelle sera ainsi appelée par les clercs du palais impérial la « nouvelle Rome » ou la « nouvelle Athènes ».



Qu’il me soit permis, avant de poursuivre, de citer un autre chercheur, John Charles Arnold, Visiting Assistant Professor en histoire à la State University of New York-Fredonia, qui a mis en ligne en mai 2007 dans le no10 de The Heroic Age, A Journal of Early Medieval Northwestern Europe sa traduction assortie de commentaires sous le titre “The Reuelatio Ecclesiæ de Sancti Michælis and the Mediterranean Origins of Mont St.-Michel” et consultable à l’adresse

http://www.mun.ca/mst/heroicage/issues/10/arnold.html.


De cette publication aussi je citerai deux passages (§17 pour le commentaire et §32 pour le deuxième paragraphe de la traduction) :


The author’s access to a collection of continental and insular materials typical of ninth-century Carolingian institutions allowed him to affirm this independence by locating Michael’s apparitions to Bishop Autpertus within the broad sweep of salvation history (Hourlier 1966, 127; McKitterick 1989, 169-196). A version of Josephus’s Jewish War, such as that summarized in Eugippus’s Histories, asserted the extension of an angelic ministry throughout Christendom. According to Eugippus, when the emperor Titus was besieging Jerusalem the priests celebrating Passover in the Temple heard the angels abandon the Holy Place. Their cry of “Let us move on from here!” which the Reuelatio echoed with “Let us move on from these seats!”, initiated a westward angelic migration that brought Michael first to Monte Gargano and then to Mont St.-Michel (Eugippus, Historiæ V.44.1). The Norman rock not only replicated the ancient Hebrew Temple but also embodied the Church of Christ on earth and prefigured the eschatological abode of the Elect.

For the ecclesiastical histories relate how after the Passion and Ascension of the Lord unto the heavens, after the long-awaited punishment of the Israelites, when that time of destruction drew near which the Savior with sacred eloquence had foretold to arrive among the tears of humanity, the church at Jerusalem following divine instruction flowed forth over the entire world so as to carry the gospel to the gentiles. When the people gathered together from all places awaited the day of the Passover festivities, as the priests observed the customary vigil, they heard unexpected voices saying: “Let us move on from these seats!”[3] In truth, the unexpected voices came forth from the angels, for the voices that announced the migration of the blessed spirits quietly marked the transferal of the angelic ministerium to the church of the gentiles. From these events obviously it follows that the blessed archangel Michael would allot to the elect gentiles the ministerium that once he had exercised over the people of God. […]


3. Eugippus, Historiæ, V.44.1.



Comparons terme à terme.

► Flavius Josèphe :


Κατὰ δὲ τὴν ἑορτήν, ἣ πεντηκοστὴ καλεῖται, νύκτωρ οἱ ἱερεῖς παρελθόντες εἰς τὸ ἔνδον ἱερόν, ὥσπερ αὐτοῖς ἔθος πρὸς τὰς λειτουργίας, πρῶτον μὲν κινήσεως ἔφασαν ἀντιλαϐέσθαι καὶ κτύπου, μετὰ δὲ ταῦτα φωνῆς ἀθρόας · « Mεταϐαίνομεν ἐντεῦθεν. »

Lors de la fête [juive] dite du cinquantième jour [= Pentecôte], les prêtres (= rabbins) ayant, comme ils ont coutume de le faire pour accomplir leur culte, pénétré de nuit dans le sanctuaire, dirent avoir entendu une secousse et un choc retentissant [= le vacarme de gens qui se déplacent], puis (le son) de nombreuses voix (disant) : « Nous partons d’ici. »



► La Reuelatio :


Un jour de Pâques, en effet, des prêtres [chrétiens] qui veillaient durant la nuit pascale ont entendu les anges proclamer [uoces uero subitæ per angelos emissæ] : « Quittons ces demeures! » (Migremus ex his sedibus !).



Le rédacteur du Mont-Saint-Michel, par son emploi du subjonctif (migremus, cf. Jérôme : transeamus), confirme que la leçon adoptée par Zonaras μεταϐαίνωμεν « partons d’ici, allons-nous-en » est meilleure que celle des éditeurs de Josèphe, μεταϐαίνομεν « nous partons d’ici, nous nous en allons ». Il est intéressant de constater que sēdes se prête à des interprétations différentes.








Nous sommes en présence d’un thème, d’un motif comme il y en a dans les contes ;
le talent du narrateur se révèle à l’habileté avec laquelle il l’incorpore dans son récit.









J. C. Arnold indique à juste titre la filiation, pour la formule qui nous intéresse,

Flavius Josèphe → Eugippus → Reuelatio.

Mais pourquoi « Eugippus » ?

Il existe de nombreux textes dont l’auteur risque de rester à tout jamais inconnu et pour lesquels les spécialistes proposent une ou plusieurs attributions. C’est le cas de l’assez célèbre De bello iudaico siue De excidio urbis Hierosolymitanæ (célèbre parce que contenant, au livre II, chapitre XII, une allusion — controversée — à Jésus), qui a plusieurs autres titres, plusieurs pères putatifs (au nombre desquels saint Ambroise de Milan, Ambrosius Mediolanensis) et qu’en désespoir de cause ou bien de guerre lasse on attribue à un inconnu qu’on désigne sous le nom de Pseudo-Hegesippus ; en gros, l’ouvrage contient une traduction/adaptation du IVe s. en latin du livre de Flavius Josèphe, avec des passages qui ne se trouvent pas dans les manuscrits grecs qui subsistent et des interpolations d’autres auteurs. Editio princeps : Jacques Lefèvre d’Etaples (Ja. Faber Stapulensis), 1510, chez Josse Bade (Jodocus Badius Ascensius), à Paris — avec attribution à Ambroise. La BN possède 12 mss. du Pseudo-Hegesippus écrits entre le Xe et le XVe s.

Comme il existe un Eugipp(i)us (465-533), auteur d’une Vie (écrite en latin et en 511) de saint Séverin, la confusion est grande.

Voici l’indication dans la bibliographie :


Eugippus. 1932. Hegesippi qui dicitur historiæ libri V. Ed. Vincent Ussani. Corpus scriptorum ecclesiasticorum latinorum 66. Vienna: Hoelder-Pichler-Tempsky.


Il faut lire : Vincenzo Ussani, philologue italien (1870-1952) ; l’édition viennoise écrit Vincentius.
Incidemment, Karl Mras (1877-1962) a rédigé une préface pour le volume complémentaire (index) de 1960.













J’avoue ma perplexité en lisant sous la plume de J. C. Arnold, dès le premier paragraphe de son article, faisant allusion à l’étymologie du nom Michel/Μιχαήλ :

“He who is as God” (Quis ut Deus)

— tant il est évident pour moi que la seule traduction concevable est “He who is like God.”

Les moteurs de recherche montrent qu’il ne s’agit pas d’un cas isolé.









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20 août 2007

A propos de Chateaubriand, « Les dieux s’en vont »


Chateaubriand concluait Les Martyrs, du moins dans le texte de la première édition, sur cette envolée :


Les époux martyrs [Eudore et Cymodocée] avoient à peine reçu la palme [du martyre], que l’on aperçut au milieu des airs une croix de lumière, semblable à ce Labarum qui fit triompher Constantin ; la foudre gronda sur le Vatican, colline alors déserte mais souvent visitée par un esprit inconnu ; l’amphithéâtre fut ébranlé jusque dans ses fondements, toutes les statues des idoles tombèrent, et l’on entendit, comme autrefois à Jérusalem, une voix qui disoit : « Les dieux s’en vont. »

La source de la formule finale est identifiée depuis longtemps, à savoir un passage de Flavius Josèphe, tiré de la Guerre des Juifs (Φλαυίου Ἰωσήπου ἱστορία Ἰουδαικοῦ πολέμου πρὸς Ῥωμαίους), VI, 5, 299, que voici :

(la scène se passe à Jérusalem, en 70 ap. J.-C.)


Κατὰ δὲ τὴν ἑορτήν, ἣ πεντηκοστὴ καλεῖται, νύκτωρ οἱ ἱερεῖς παρελθόντες εἰς τὸ ἔνδον ἱερόν, ὥσπερ αὐτοῖς ἔθος πρὸς τὰς λειτουργίας, πρῶτον μὲν κινήσεως ἔφασαν ἀντιλαϐέσθαι καὶ κτύπου, μετὰ δὲ ταῦτα φωνῆς ἀθρόας · « Mεταϐαίνομεν ἐντεῦθεν. »

Lors de la fête [juive] dite du cinquantième jour [= Pentecôte], les prêtres (= rabbins) ayant, comme ils ont coutume de le faire pour accomplir leur culte, pénétré de nuit dans le sanctuaire [on attendrait ἄδυτον], dirent avoir entendu une secousse et un choc retentissant [= le vacarme de gens qui se déplacent], puis (le son) de nombreuses voix (disant) : « Nous partons d’ici. »

De même, le rapprochement a été fait avec Tacite, Hist., V, 13 :

Apertæ repente delubri fores et audita maior humana uox excedere deos; simul ingens motus excedentium.

« Les portes du sanctuaire s’ouvrirent soudain d’elles-mêmes, et une voix plus forte que la voix humaine annonça que les dieux en sortaient ; en même temps fut entendu un grand mouvement de départ. »


Or, sous la forme

Κατὰ δὲ τῆν τῆς πεντηκοστῆς ἑορτήν εἰς τὸ ἔνδον ἱερὸν οἱ ἱερεῖς παρελθόντες κινήσεως ᾔσθοντο καὶ κτύπου· εἶτα φωνῆς ἤκουσαν λεγούσης · « Μεταϐαίνωμεν ἐντεῦθεν »

la phrase a été reprise par Zonaras (voir la Patrologie, de Migne, 134 : Ἰωάννου τοῦ Ζωναρὰ τὰ εὑρισκόμενα πάντα: ἱστορικά, κανονικά, δογματικά — μέρος α΄, dans l’édition en ligne de Δρόμοι της Πίστης – Ψηφιακή Πατρολογία « Chemins de la Foi — Patrologie numérique », à l’adresse :
http://patrologia.ct.aegean.gr/).

Il ressort de la comparaison que là où Flavius Josèphe recourt à l’indicatif μεταϐαίνομεν « nous partons d’ici, nous nous en allons », Zonaras tourne au subjonctif μεταϐαίνωμεν « partons d’ici, allons-nous-en ».

Le comble est atteint sur le site de Perseus, qui fait figurer le texte grec dans l’édition de Benedict Niese, publiée en 1895, portant l’indicatif, et la traduction de William Whiston (1667-1752), A.M. Auburn et Buffalo, publiée la même année, où l’on peut lire “Let us remove hence”— ce qui laisse à penser que les traducteurs ont eu sous les yeux le subjonctif.

La traduction latine du texte de Flavius Josèphe, elle aussi, rend par ce mode :

In sequenti autem festo Pentecostes noctu sacerdotes templum ad ministerium implendum ex more ingressi, primum quidem motus quosdam strepitusque senserunt, et domum uoces quasdam sonantes, Migremus hinc.

Et il en est de même pour la version de saint Jérôme : « Transeamus ex his ædibus » (fréquemment citée sous une des formes ex his sedibus /ab his sedibus : fausse coupe quand le texte a été dicté ?). —

Au passage, Jérôme (dans sa lettre à Damase sur les séraphins) dit bien « ex adytis templi » là où le texte de Josèphe porte « τὸ ἔνδον ἱερόν » et le recours aux séraphins permet d’essayer d’évacuer une vraie difficulté : l’emploi du pluriel (« partons d’ici ») alors que le lieu de culte dont il est question est consacré à une religion monothéiste.




Pour l’anecdote.
Gallica met en ligne 3 éditions des Martyrs.
Précision : sauf erreur de ma part, l’édition dont je vais dire quelques mots a été fournie par une entreprise extérieure à l’établissement public.
Voici à quoi le lecteur a droit :

« Je ne pus me détendre d’un mouvement de honte. »

« Il y a ici de légers anachronismes : encore pourrais-je les détendre et chicaner sur les temps, mais ce n’est point de cela qu’il est question. »

« Ah ! nous parlons d’attaquer une divinité étrangère, songeons plutôt à détendre les nôtres ! »

« C’est avec un vrai chagrin que je me vois forcé à me détendre : ce rôle a quelque chose d’embarrassant et qui répugne surtout à mon caractère. »


Le reste à l’avenant.


A propos de Gallica, je prends la liberté — quitte à crier dans le désert — de rappeler aux rédacteurs des notices et du catalogue qu’il est inepte d’écrire Oeuvres au lieu d’Œuvres.

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